Son ouvrage est consacré à son expérience sur trois années scolaires, dans un établissement considéré en secret, par le rectorat, comme un lycée de « fond de secteur ». Catherine Henri : « Pour moi, un professeur, surtout de littérature, n'est pas seulement un corpus d'œuvres, ou un fournisseur de méthodes. C'est aussi un sujet, avec ses goûts, ses faiblesses, sa mémoire, c'est aussi, peut-être surtout, avec cela qu'il enseigne ».

Son travail consiste à conduire les élèves sur le chemin d'un langage partagé (dont la littérature serait le modèle idéal), mais aussi à rester à l'écoute de tout ce qui se dit. Car son métier lui donne le privilège d'être aux premières loges pour entendre ces faits de langage qu'elle relève sans les stigmatiser, attentive « à ce qui se passe dans les mots des élèves ou dans leur silence, dans leur regard, dans leurs gestes ». Boubacar ne parle pas. Sa bouche est constamment occupée par un petit bâton pointu qu'il mâchonne, fait saigner ses lèvres, manie qui provoque l'ire de ses professeurs, impuissants à le sortir du mutisme. Et lorsque leur insistance devient intolérable pour l'adolescent, ce n'est pas par le cri qu'il exprime d'abord sa colère, mais par des « coups sur la table renversée » suivis d'injures incompréhensibles.

Voici ce que dit de l'ouvrage Amaury da Cunha dans Le Monde du 25 décembre 2010 : "Si le silence peut être rompu, le recours à la parole n'est pas forcément la garantie d'une communication. C'est la « précarité langagière » qui intéresse Catherine Henri – symptomatique de ce qu'elle a pu entendre : un autre rapport à la langue qui passe par le code ou le cryptage et dont les conséquences (voulues ou non) excluent l'autre de son propre discours. Car pour l'auteur, ce langage obéit d'abord à une pulsion qui ne débouche pas sur l'échange. Il lui préfère l'injonction, l'insulte – toute forme de pouvoir, là où règnent l'affrontement et le rapport de forces, pour seulement obtenir le dernier mot. C'est un langage où l'affect prend le dessus sur tout autre projet et où le négatif semble souvent l'emporter (le « ça me saoule », « ça me gave » qui reviennent sans fin). De fait, celui qui cherche à parler, malgré le flux incessant de communications à sa disposition, ne trouve plus d'interlocuteur qui l'entende : « Ils tentent de s'atteindre avec les mots sans y parvenir ; ils se lancent des syllabes que personne ne rattrape ; les mots sont devenus des ballons qui rebondissent au hasard et finissent par éclater gonflés de frustration et de cris. » Un tel constat suffirait à décourager l'enseignant, à l'instar de François Bégaudeau (auteur d' Entre les murs), à qui Catherine Henri reproche de ne plus croire à la transmission. Rien de tel dans son expérience intime. Avec un certain courage, elle cherche ce lien entre le texte et les élèves, sans doute pour les détourner d'une langue qu'ils croient vraie : « Enseigner la littérature, c'est peut-être tenter de faire coïncider l'action de cette transmission et le temps que les élèvent vivent », écrit-elle. En somme, que l'étudiant puisse retrouver une distinction (et donc une médiation) entre autrui, lui-même et le réel."

Et Christophe Donner, dans Le Monde du 5 mars 2011 : "Qu'ils soient turbulents, agressifs, nuls, ou au contraire avec ces éclats d'intelligence, ces capacités d'écoute qui redonnent espoir, l'espoir retombe quand même, la tâche est trop immense, et d'ailleurs est-elle possible, ici, dans cette classe, est-ce que c'est le lieu, le temps ? De quelle littérature parle-t-on quand on lit ''La princesse de Clèves'' de Madame de La Fayette ? Quelle est la part de ce qu'on peut enseigner et de ce qui ne se transmet pas ? (...) Donc un livre souvent agaçant, dans ses replis introspectifs. Mais quand l'aventure se déploie, apparaît une femme savante, un peu comme ça, face à des créatures socioculturelles "improbables" venues du Mali, du Sénégal, du Vietnam, d'Inde, d'Algérie, dix-huit garçons qui ont passé leur BEP électotechnique, qui ont presque tous deux ans de retard sur le programme. Ce programme qui lui impose maintenant un cours de poésie, il faut savoir quoi leur lire de poétique (...). L'idée lui vient de fuir (l'enseignement), de voyager, mais elle revient en classe avec l'idée du voyage, c'est parti pour le Transsibérien de Cendrars, et tout s'enflamme, la distance, la nostalgie des pays fuis, l'exil comme dénominateur commun à ces garçons revêches, ces autoproclamés machos se retrouvent sur scène, apprennent par coeur, elle rêve alors, notre écrivain, de partir avec eux, en train, sur les traces du vieux manchot. Ils font un film, elle raconte ça, n'analyse plus, c'est l'action qui nettoie les signifants et les transferts, elle délire, c'est beau, elle ne leur apprend pas la littérature, celle qui ne s'apprend pas, elle en fait. Ce qui nous importe."

On devrait enseigner la littérature aux conseillers d'orientation-psychologues en formation. Annie Ernaux, Catherine Henri, Jeanne Benameur et les grands romans d'initiation qui honorent notre littérature.

Extraits