Comment, à plus de 95 ans, un tel humaniste, homme de Lettres, polytechnicien (1938), poète, ingénieur en chef des manufactures de l'Etat, parlementaire (1947-1952), professeur de littérature, philosophie et psychologie, formateur de formateurs, éminent pédagogue, consultant international peut-il encore, et avec quel brio, tenir une conférence de 2h30 sans avoir l'air, un seul instant, de peiner ou de devoir reprendre son souffle ?

D'où peut-on tenir une telle énergie, une telle puissance poétique, une telle fulgurante intelligence, une telle écriture, un tel humour, une telle force de communiquer à l'oral quand on est presque centenaire ?

L'éternel refuznik de tout cloisonnement, de tout repli sur soi, le passeur, l'émerveilleur a parlé de lui, toujours avec l'humour indéfectible qu'on lui connaît. Propos glanés dans le bonheur d'une après-midi nantaise ensoleillée de sa présence. L'espérance est un défaut d'espièglerie. J'ai décidé d'être non unique, mais pluriel.

Et André de Peretti s'est dévoilé sur ses années fondatrices d'enfance et d'adolescence : prime enfance familiale heureuse à Rabat, traumatisme du divorce de ses parents, séparation d'avec sa mère et départ à Bordeaux d'abord puis à Abbeville, soif de justice sociale, décision de ne pas jamais céder au romantisme du pessimisme, polytechnicien, puis la Guerre et la captivité (1940-1945) qui le fit rencontrer nombre d'intellectuels dans les six oflags où il fut affecté successivement.

On doit d'urgence assouplir et diversifier les emplois du temps hebdomadaires des élèves, qui ne changent jamais du 1er septembre au 30 juin

Mais sait-on que, co-fondateur et militant actif de l'association France-Maghreb (fin des années 1950), il fut de ceux auxquels on dut la décolonisation pacifique du Maroc et la fin du Protectorat français au royaume chérifien (1912-1956) ?

Sait-on qu'on lui doit aussi, ainsi qu'à quelques autres (Max Pagès, Jacques Ardoino, Alexandre Lhotelier notamment) , la connaissance et la diffusion de la pensée et des oeuvres de Carl Rogers en France ? Et qu'il milita toute sa vie contre le caractère bureaucratique de l'administration : qui se souvient de ce savoureux Mini-psychologie de l'ad-mini-stration (1990) ?

Sait-on qu'il côtoya Gabriel Marcel, Louis Massignon, Max Pagès, Carl Rogers, Etienne Gilson, Georges Delerue, Paul Claudel, Julien Benda... et tant d'autres ?

"Chaque élève a un potentiel à découvrir"

Parmi les propos entendus lors de cette conférence exceptionnelle :

"Il faut que l'enseignement soit responsabilisant" ; "L'éducation est trop élitique, élitaire" ; "On doit d'urgence assouplir et diversifier les emplois du temps hebdomadaires des élèves, qui ne changent jamais du 1er septembre au 30 juin " ; "Chaque être humain est fondamentalement différent des autres" ; "La bonne manière d'enseigner, c'est d'avoir une variété de disponibilités, de dispositions, d'organisations dans la classe" ; "Chaque élève a un potentiel à découvrir" ; "Nous ne faisons pas bien notre travail sur la question cruciale de l'orientation, et les conseillers d'orientation ne sont pas plus nombreux aujourd'hui qu'il y a 30 ans, alors que les problèmes d'orientation ont été quantitativement et qualitativement décuplés"...

J'avais eu la chance de découvrir André De Peretti formateur lorqu'en 1991, dans l'académie de Nantes, il anima un stage conjoint des directeurs de CIO et inspecteurs en orientation sur le thème du projet personnel de l'élève et du projet de CIO. Je l'avais invité à nouveau à Le Mans-Rouillon au printemps 1993 lors d'une journée d'études sur Différencier la pédagogie au collège. Et, bien sûr, je me suis plongé dans les nombreux ouvrages qu'il aura publiés.

Dix-huit ans après, le 31 mars 2010, nous organisâmes au Mans une deuxième journée d'études sur le thème Diversifier en classe entière au collège : pourquoi ? comment ? avec François Müller, Michel Breut et Jean-Michel Zakhartchouk, qui reste comme une invite réitérée à poursuivre et accentuer le chemin vers la diversité et la différenciation des pratiques pédagogiques.

Après un tel message de vie et d'idéaux incarnés, comment renoncer à l'éveil et à la lutte pour un monde éducatif meilleur ? André de Peretti, lui, ne s'endormit jamais. ●■

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Larges extraits de la remarquable conférence donnée par André De Peretti le 2 juin 1993 à Rouillon-Le Mans sur le thème : Différencier la pédagogie, pourquoi ? comment ?

Nous avons un devoir vis-à-vis des jeunes, leur donner l’idée que l’avenir n’est pas nécessairement bouché, fini, terminé, mais qu’au contraire il y a beaucoup de chances que, de cet avenir, ils fassent quelque chose, si du moins nous savons leur dire qu’ils peuvent faire quelque chose, qu’ils feront quelque chose et s’il n’y a pas abandon à ce bavardage pessimiste, mélancolique qui n’a rien à voir avec l’éducation, mais qui peut être une tentation pour un certain nombre de personnes. (...)

Dès le collège, il y a une place pour chacun d’entre eux. Donc, ma positivité sur le devenir est fonction de ce que nous devons faire vivre à nos jeunes ; ils doivent savoir dès le collège qu’ils feront quelque chose. Car il y a une place pour chacun d’entre eux, il y a une chance pour chacun d’entre eux, et la chance de chacun est nécessaire à la chance de tous. C’est une telle confiance qui construit une Nation, c’est cela qui construit une démocratie, c’est cela qui construit une République, et c’est cela dont nous avons besoin en France, en Europe et dans le monde. (...)

Tout de même, remarquons que si autrefois, dans les Universités, il y avait des examens périodiques, on a réussi le miracle, au nom d’une évaluation continue qui était réputée compenser les risques de cette évaluation aléatoire des compositions trimestrielles qui faisaient le suc essentiel de nos évaluations d’antan, de remplacer les compositions trimestrielles par des épreuves quotidiennes et hebdomadaires incessantes de vérifications. Nous avons réussi à faire, dans une universalisation admirable, de la composition trimestrielle la composition quotidienne. Il y a eu le contraire de ce qui avait été postulé, ce qui est bien dans le génie français ! (...)

Les enseignants sont des gens trop modestes qui, chaque fois qu’ils font quelque chose, estiment que ce n’est pas encore assez par rapport à ce qu’ils voudraient faire. Il y a une confusion entre nos finalités qui, par définition, sont inaccessibles, et nos objectifs qui, par définition, doivent être opératoires et atteints. Le résultat, c’est que les enseignants, qui n’acceptent pas de ne pouvoir pour le moment réaliser la sécurité du devenir de la totalité de leurs élèves, ont tendance à être trop pessimistes par rapport à leur propre action, et donc à ne pas suivre avec suffisamment d’objectivité l’effort fantastique qui a été fait par l’enseignement français depuis 50 ans. (...)

(...)

Il faut se méfier de cette tendance paranoïde, et surtout française, qui pourrait laisser croire que le programme est construit pour un élève standard, moyen, identique, qui est capable d’apprendre au même moment, de la même manière, dans les mêmes conditions, avec des enseignants fonctionnant de la même manière, évaluant de la même manière ri-gou-reusement. (...) Le mythe identitaire ne peut pas résister à la poussée systématique et au constat que le monde moderne est un monde de différenciation sans cesse complexifiée. Or on s’étonne encore d’avoir des élèves hétérogènes ! Y a-t-il jamais eu un élève homogène ?

(...)

Il n’y a pas de méthode identitaire officielle (Ndlr : souligné par nous). Chacun est comptable, dans sa responsabilité professionnelle de l’originalité de sa méthode, de la diversité d’une méthode employée par rapport à d’autres. Si tel n’est pas le cas, alors nous ne pourrons pas assurer une variété suffisante de l’enseignement. Et s’il n’y a pas, pour chaque établissement, une originalité de projets, d’innovations ; s’il n’y a pas tout ce que vous réalisez, alors nous courons le risque d’avoir un système élitiste malgré nous, qui marginalisera un grand nombre de nos élèves, en ne leur signifiant pas qu’ils ont une place et une chance dans notre nation. Et nous serions alors en contradiction avec toute notre histoire, nos valeurs, avec l’esprit même de la démocratie, avec le sens même de la nation française.

(...) Il faut remplacer le signifiant : « Tu dois réussir pour toi et contre les autres » par un signifiant beaucoup plus conforme à nos valeurs ancestrales, tutélaires, démocratiques : « Tu dois réussir pour toi et pour les autres ; tu dois apprendre par toi et par les autres, avec les autres » (Ndlr : souligné par nous), qui est effectivement à la fois le signifiant de la singularité et celui de la solidarité, c’est-à-dire de l’universalité, qui est le fond de notre pensée lorsque nous réfléchissons sur les « Lumières » et sur les valeurs de la France. Tu dois réussir pour toi et pour les autres, apprendre par toi et par les autres. Cet ensemble complexe est signifiant, non seulement pour notre peuple, mais aussi pour une Europe construite non pas de réalités identitaires mais, au contraire, de réalités profondément différentes les unes des autres, apportant leurs cultures profondément complémentaires les unes aux autres, vécues non pas comme des rejets, mais pour sentir que toute différence est au service de tout autre différence, et que toute réalité sociale est un tissu où s’entrecroisent des réalités différentes, complémentaires, et selon une variété, une souplesse dans les nuances.

(...)

Donc organisation de groupes variés à l’intérieur d’une classe, ou entre plusieurs classes par exemple, tutorat d’élèves de 6ème par des élèves de 3ème, ce qui dans tous les cas est bénéfique à tout le monde. Mais aussi organisation à l’intérieur de chaque classe de sous-groupes possibles, multiples, variés. De nombreux exemples existent où ce qui importe, c’est que ces sous-groupes soient eux-mêmes en disposition non d’une seule manière de faire, mais au contraire exercés à des méthodes différenciées. [Dans mon livre Organiser des formations, je montre qu’il y a plus de cinquante manières de faire travailler un petit groupe|https://www.andredeperetti.net/organiser-des-formations], indépendamment des autres façons… En effet l’un des principes de la pédagogie différenciée est de nous exercer à pratiquer des techniques différenciées, et d’en créer de nouvelles pour les rajouter sur notre clavier général de différenciation.

Organiser des emplois du temps souples, variés (Ndlr : souligné par nous) est également indispensable. Nous ne pouvons plus rester sur l’idée de cet emploi du temps déposé au mois de septembre après une fabrication complexe, et restant figé, immuable, du commencement à la fin de l’année, tel un document inspiré dans un haut lieu par quelque prophète, même s’il y a là un certain aspect prophétique nécessaire à la fonction de chef d’établissement ! Avec en même temps cette séparation, ce cloisonnement et ce miracle de faire pour des classes de 6ème ou de 5ème, que des élèves puissent changer 7 fois de discipline en changeant 7 fois d’enseignant, 7 fois de classe, 7 fois de manuel, et se trouver dans une adaptation, une présence, une attention, une facilité auprès desquelles tout difficulté, tout échec, deviennent impensables. Regrouper des temps, les organiser différemment, avoir des temps où une variété d’exercices, de travail, d’injonctions, de présence, est possible, cela fait partie des choses que vous mettez en œuvre, et il faut vous en féliciter.

Mais indépendamment de ces organisations des groupes, des temps, d’activités spécifiques − de renforcement pour certains − je voudrais, pour finir, insister sur la notion de rôle (Ndlr : souligné par nous). Tout se passe comme si nos élèves étaient dotés d’un rôle indifférencié. De plus en plus, nous devons regarder ce qui s’est produit historiquement. Il y a eu autrefois des rôles confiés aux élèves, et cet exercice de rôles responsables s’est affaibli à partir des années 50 d’une manière très forte. Il s’en fait certes encore, mais à titre non reconnu. Or, dès qu’un groupement social s’établit, s’il ne se structure pas dans la forme d’une mini-société avec des rôles, il devient une réalité amorphe avec des risques soit d’apathie, soit d’agressivité violente, qui sont les deux formes de cette réalité sociale non organisée. L’organisation sociale n’est pas construite uniquement par notre pensée fantaisiste. Elle résulte de lois fondamentales de la relation humaine. (...)

Dans une classe d’un collège de Montpellier, les élèves ont à se partager plus de 50 rôles. Des rôles relationnels, pratiques, mais aussi des rôles typiques tels que le détecteur de talents cachés (pour soutenir les camarades timides), l’entraîneur des garçons, des filles, le responsable de l’horaire, et ce rôle étonnant de délégué à la mémoire profonde (il rappelle à l’enseignant, dans le premier tiers de cours, à faire faire évocation chez les élèves de ce qu’ils ont retenu du cours précédent). En outre, 16 élèves ont accepté d’être les correspondants téléphoniques d’un SOS amitié pour leurs camarades (sur 8 disciplines, 2 par discipline à qui on peut demander le numéro de l’exercice à faire, etc. C’est mettre concrètement les élèves en état de solidarité, de coopération, de convivialité.

(...) Chacun avait le sentiment qu’il avait une place, qu’il existait. Il faut que chaque collégien sache qu’il a une place dans la société française, et une chance, pour les autres comme pour lui. Cette réalité est à construire, lentement, passionnément, obstinément. Je crois beaucoup que la différenciation, dans la richesse que vous avez déjà construite, peut gagner encore dans l’édification réfléchie de rôles multiples dans la classe, entre les classes, dans l’établissement, à l’extérieur, afin de donner le sentiment que l’apprentissage des savoirs et des connaissances n’est pas la manière de charger un bagage pour soi, mais d’entrer en relation profonde avec les autres, selon un jeu de responsabilités réciproques.

Il faut ensemble, dans la variété des choses, dans la diversité de vos choix personnels, à la fois par tempérament, par originalité de vos établissements, par contraste de vos diversités et de celles de vos élèves, construire une symphonie en Ré majeur. Ré comme responsabilité, Ré comme respect, Ré comme réciprocité, Ré comme réorganisation ou -pour reprendre un mot du prix Nobel Prigogine dans cet admirable livre, « La Nouvelle Alliance », Ré comme ré-enchantement du monde scolaire. Symphonie en Ré majeur. 

En raccompagnant en gare André de Peretti le 2 juin 1993, je m'enquis des conditions de prise en charge financière de son déplacement ferré Paris-Le-Mans et retour. En réponse, André de Peretti : Ne vous préoccupez pas de cela, je prendrai personnellement en charge ce déplacement. Cette réponse dit tout du personnage. Cadeau. En 1990, André de Peretti a publié une savoureuse Mini-psychologie de l’ad-mini-stration, chez le Journal des Psychologues, qui se termine fort poétiquement et fort psychologiquement par cet apologue en alexandrins : Pour les commis, les grands ou les subordonnés / il est bien plus prudent d’ét(r)eindre la vérité / Dans l’administration, n’empêcher pas la musique / c’est la fonction authentique et publique ! ●■

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Pour aller plus loin

Site André de Peretti

Ce mot a été amodié le 15 novembre 2025, puis le 14 février 2026