Filles et garçons en famille et à l'école : reproduire les inégalités ou éduquer à l'égalité ?
Par Jacques Vauloup le jeudi 16 juin 2011, 03:26 - Un pas de côté - Lien permanent
L'institut de recherches, d'études et d'animation du SGEN-CFDT organisait le 15 juin, au lycée Edgar Quinet à Paris (9è) un colloque sur le thème Filles-garçons en famille et à l'école : reproduction des inégalités ou éducation à l'égalité ?
Dans sa conférence introductive, Nicole Mosconi, professeure en sciences de l'éducation à Paris Ouest Nanterre La Défense, a campé une brève histoire de la question. Jusque dans les années 1980, peu de travaux d'analyse émergent et on en reste aux constats de sens commun. Dans les années 1980-1990, le concept juridique et politique "inégalités" s'installe à l'école et en famille. Deux notions majeures : "rapports sociaux de genre", "le genre".
Pour les auteures ayant conceptualisé le genre, le féminin et le masculin sont des normes sociales, une construction juridique, ils ne désignent pas des identités mais des normes, valeurs, tâches, fonctions et territoires hiérarchisés (Goffman) ; le masculin l'emporte sur le féminin (Bourdieu, la domination masculine) et organise l'ensemble des structures sociales. Souvent aussi, les inégalités de genre se cumulent avec des inégalités de classe et d'ethnie.
Il faut instituer une éducation à l'égalité
D'après Mosconi, les recherches sur le genre ont fait émerger plusieurs résultats. En premier lieu, la socialisation scolaire contribue à la transmission des stéréotypes de sexe : croyances différenciant les sexes et les hiérarchisant en groupe masculin dominant et groupe féminin dominé ; partagées par le plus grand nombre, hommes et femmes, elles font partie de la cognition sociale implicite et fonctionnent de manière automatique et à l'insu de chacun ; à la division sexuée des jeux d'enfants répond la division sexuée du travail.
D'autres recherches ont montré que l'école avait un rôle dans la formation des relations entre pairs : les garçons sont au centre de la cour, les filles à l'extérieur ; les garçons occupent l'espace sonore de la classe, il est malvenu pour les filles d'y intervenir avec ostentation ; les plaisanteries sexistes fusent dans l'enseignement professionnel. On a aussi constaté que les enseignants n'avaient pas les mêmes conduites ni les mêmes attentes envers les filles et les garçons ; les garçons ont du potentiel souvent inexploité, les filles doivent travailler pour réussir (Perrenoud 1993, Forquin 1989) dans les savoirs. Comme on sait, le choix des curricula est éminemment politique.
Or, non seulement les savoirs enseignés contribuent à affirmer le mythe des génies masculins en sciences, arts, techniques et des "grands hommes" de l'Histoire, mais de nombreux savoirs ne sont même pas enseignés (femmes scientifiques, artistes, Histoire des femmes). Voir notamment l'excellent travail d'édition d'Evelyne Morin-Rotureau dans la collection Histoire d'Elles (Olympe de Gouges, George Sand, Hélène Boucher, Louise Michel).
Les disciplines scolaires sont sexuées. Et l'orientation, qui est d'abord une construction identitaire, est genrée : au-delà de l'âge de la scolarité obligatoire, une véritable mixité est de moins en moins fréquente dans les spécialités, filières et établissements scolaires.
Si l'on ajoute à cela le fait que le travail est toujours segmenté en métiers masculins et métiers féminins, on ne peut que constater qu'à la division socio-sexuée du travail répond la division socio-sexuée des savoirs. Pour Nicole Mosconi, le pouvoir politique ne se donne pas les moyens d'appliquer la convention interministérielle pour la promotion de l'égalité des chances entre les filles et les garçons, les femmes et les garçons dans le système éducatif (25 février 2000). Pis, elle est largement méconnue par les cadres intermédiaires qui devraient oeuvrer en ce sens !
Sait-on qu'un BO spécial hors-série du 2 novembre 2000 donne des pistes didactiques et pédagogiques concrètes dans les interactions en classe, le travail en groupe, les activités physiques, l'évaluation, l'éducation à l'orientation, l'éducation à la santé et à la sexualité ? Il faut d'urgence instaurer une véritable éducation à l'égalité.
Le cerveau a-t-il un sexe ?
Catherine Vidal, neurobiologiste, chercheuse à l'institut Pasteur, a passionné l'auditoire par un tonitruant "Le cerveau a-t-il un sexe ?" Broca (1861) avait cru établir une corrélation entre le poids du cerveau et l'intelligence, et à ce jeu, les hommes étaient gagnants. Faux ! Des études récentes l'ont démenti. Certains ont prétendu que les femmes seraient multitâches. Faux encore !
D'autres prétendent que les femmes seraient plus douées pour le langage. Faux là aussi ! Les hommes auraient "la bosse des maths". Faux une fois de plus ! On ne connaît pas aujourd'hui les relations entre la structure du cerveau et son fonctionnement. "Et pourtant, on ne cesse d'entendre parler de neuro-structures, de neuro-pub, de neuro-école, etc.
Discours neurobiologisant, réifiant. En fait, nous avons tous des cerveaux différents, et indépendamment du sexe". Chaque être humain est constitué de 100 milliards de neurones, d'un million de synapses, et l'on sait que 90% des synapses se constituent après la naissance.
Dépendance indépendance à l'égard du genre
Maîtresse de conférence en psychologie et en sciences de l'éducation à Paris Ouest Nanterre La Défense, Cendrine Marro a montré que la différence des sexes était une croyance très prégnante et socialement encouragée : tout ce que monsieur et madame-tout-le-monde croient savoir sur ce que en quoi femmes et hommes diffèrent "naturellement" (cf. la valence différentielle des sexes, in F. Héritier, Masculin-Féminin I et II, 1996-2002).
S'appuyant sur le concept de style cognitif de dépendance-indépendance à l'égard du champ (Witkin, 1967), elle propose de conceptualiser l'emprise du genre et de trouver des pistes d'actions. Pour elle, l'emprise du genre est cette illusion d'optique qui nous fait d'abord percevoir des différences avant de percevoir des inégalités. Elle a inventé le concept de dépendance-indépendance à l'égard du genre. En animation avec des groupes de jeunes, elle analyse avec eux-elles le "rempart des idées reçues" et leur propose de le déconstruire.
Les femmes et les sciences
Professeure de mathématiques en lycée, vice-présidente de l'association "Femmes et sciences", Véronique Chauveau commence par expliquer que l'image des sciences n'est pas mauvaise en soi chez les jeunes ; ils pensent seulement que c'est trop difficile pour eux, surtout les filles. En outre, l'image des scientifiques est celle d'un homme plutôt vieux, avec des lunettes et une blouse grise.
Quant aux femmes, comment à 15 ans s'identifier à un prix Nobel tel que Marie Curie, ou au bac + 15 de Claudie Haigneré ? Il est faux de dire que les filles auraient des difficultés de représentation dans l'espace, et dans PISA les différences en mathématiques entre garçons et filles sont infimes. Et pourtant les filles continuent de s'auto-censurer pour les études scientifiques, et les conseils de classe de surenchérir... Pistes d'actions en lycée : l'accompagnement personnalisé ; l'enseignement de méthodes et pratiques scientifiques.
Les femmes bavardent, les hommes discutent...
Professeure émérite de linguistique et de sémiologie à Paris V Descartes, Anne-Marie Houdebine a participé à la commission qui, dans les années 80, avec Benoîte Groult et Yvette Roudy, a proposé la féminisation des noms de métiers. Ce fut pour elle un véritable combat, notamment face aux hommes de l'Académie française, et y compris pour la féminisation d'avocat-e, de procureur-e, de professeur-e, de rédacteur-trice en chef, de recteur-trice. "La différence sexuelle est dans la langue, le sexisme est dans le langage".
Quelques exemples : les mots grossiers sont virils lorsque prononcés par un homme et vulgaires si exprimés par une femme ; les "modalisations" ("sans doute", "peut-être", "on aurait peut-être dû") sont plus utilisées à l'écrit par les femmes car on appris très tôt, chez elles, la position de dominée ; les femmes bavardent mais les hommes discutent... Personne n'échappe à ce sexisme en soi : on l'a acquis par la langue.
Deux autres tables rondes se sont réunies sur les thèmes : "les savoirs sont-ils neutres ?" et "Pour ou contre les savoirs scolaires" (avec notamment Catherine Marry et Rebecca Rogers). Synthèse des travaux par Françoise Vouillot. Pour faire écho à ce beau colloque, le think tank Terra nova, proche du PS, a publié le 15 juin un rapport de 65 pages destiné à faire avancer l'égalité hommes-femmes dans tous les domaines.
Parmi les 48 propositions de ce projet politique : rebaptiser l'école "maternelle" école "élémentaire" ; lutter contre la présentation sexiste des jouets ; imposer une signalétique "photo retouchée afin de modifier l'apparence corporelle" sur les photos arrangées à des fins publicitaires ; au cours de la scolarisation, lutter contre la violence impliquée par le "code de la masculinité" (bravade, virilité sans nuance) ; instaurer au collège et au lycée des cours d'économie familiale (cuisine, ménage, consommation, soins aux enfants) pour les garçons et les filles ; interdire les réunions avant 9h et après 18h ; étendre l'actuel congé de paternité à huit semaines. C'est simple, non ?
Ce mot a été modifié le 1er juin 2021