Powerpoint rend-il stupide ?
Par Jacques Vauloup le vendredi 26 avril 2024, 04:24 - Droit d'irritation - Lien permanent
En octobre 2010, à la sortie de l'ouvrage de Franck Frommer, j'ai publié la première version de ce billet. Vu l'ampleur prise désormais par "Powerpoint" en réunion, en conférence, au travail, à tel point que l'absence de "Powerpoint" à l'appui du moindre topo oral rend le présentateur suspect d'obsolescence aggravée, voire, ce qui n'est guère plus amène, de cagnardise assumée, je ne résiste pas au plaisir (irrité) de le rééditer.
Dans son enquête à charge parue en octobre 2010 aux éditions La Découverte, La pensée powerpoint, enquête sur un logiciel qui rend stupide, Franck Frommer, amoureux de la langue française, spécialiste de la communication d'entreprise au sein d'un grand groupe financier international, enquête au pays de ce fameux logiciel dont on ne saurait se passer sous peine de déchoir de son statut de salarié modèle : PowerPoint, le logiciel Microsoft de présentation visuelle destiné à accompagner les exposés oraux.
Résumer une année de travail en 10 slides (diapositives) et 50 bullet points (points forts), marteler martialement une stratégie d'entreprise ou prouver que l'Irak possède des armes de destruction massive en "20 minutes et 10 slides" (règle d'or des communicants
débiteurs d'éléments de langage pré-formatés), présenter de manière supposée attractive un mémoire de Master ou un projet de thèse : rien n'arrête la Puissance du Point
(PowerPoint)...
Selon l'auteur, ce logiciel omniprésent, dont l'utilisation mensuelle active frisait 500 millions d'êtres humains sur la planète en 2010 (650 millions en 2023), brille par sa vacuité et formate la pensée par le bas. Le magazine Le Monde2 du 17 octobre 2010 y a consacré un long article. Extraits.
Pourquoi une telle hégémonie ?
En entreprise en effet, on ne peut plus avoir de relation de travail, à un certain niveau de responsabilités, sans utiliser PowerPoint (Ppt). Dès qu'on doit discuter ou vendre un projet, répondre à un appel d'offres, prendre une décision ou échanger avec les collègues, les partenaires, les fournisseurs, les clients, les consultants à l'extérieur, on utilise ce logiciel.
Mieux : il est devenu impensable de réunir trois personnes sans Ppt. Sinon, c'est une réunion pour rien, ça ne fait pas sérieux. D'ailleurs, maintenant, pour décliner une invitation à une réunion, on dit : "Vous m'enverrez les slides" (diapositives projetées). Pourtant, rien ne dit que le destinataire prendra le temps de les regarder attentivement. Souvent d'ailleurs, il ne vaut mieux pas...

Années 1980-1990, culture Word
: prédominance du logiciel de traitement de textes de Microsoft. Textes construits, écrits, articulés.
Années 1990-2000-2010, etc. : culture PowerPoint
. Exhibition plus esthétique (Ndlr : dans le meilleur des cas). C'est devenu un moyen universel de communication avec ses codes, sa grammaire, sa rhétorique. (Ndlr : Dans le meilleur des cas, il inclut des images animées, des sons ; ce qui suppose une certaine technicité et une pratique solide du réalisateur de l'extrait présenté).
Alors, pourquoi tant de succès ? D'abord, c'est un logiciel ingénieux et ludique, qui permet de produire des présentations multimédias de façon simple et rapide (Ndlr : argument du vendeur, bien sûr). On peut intégrer des images, des photos, des sons, des diagrammes, des vidéos, des liens Internet et des transitions amusantes. Surtout, PowerPoint est arrivé au début des années 1990, alors que les entreprises fonctionnaient moins de façon hiérarchisée, cloisonnée, et que s'imposait le management par projet
.
On travaille désormais de manière transversale, en collaboration, et le salarié doit se montrer créatif (Ndlr : ne faire preuve ni de créativité ni de transversalité est pour le moins suspect voire rédhibitoire aux yeux du néomanagement). Autrefois occasionnelle, la réunion est devenue une pratique quotidienne. Pour que des professionnels de différents secteurs et niveaux hiérarchiques ses comprennent, il leur faut des supports de communication communs, un langage universel. PowerPoint a l'avantage de la rapidité et, du moins le paraît-il, de la simplicité.
Autant de qualités demandées aux néomanagers de l'entreprise du XXIe siècle. Il témoigne aussi de l'injonction, dans notre époque si narcissique, à communiquer, à nous mettre en scène. C'est une exhibition de soi destinée à "se vendre", à se valoriser auprès des autres, à rendre visible son activité. Comme le salarié est en situation de danger permanent dans l'entreprise, il doit toujours démontrer qu'il est dans le mouvement. Il y a les gens qui "se lâchent" en réunion Ppt, qui jouent le jeu à fond. Et ceux qui n'y arrivent pas sont jugés peu adaptés, à la limite de l'employabilité…
Un logiciel critiqué aux États-unis
Dès 2001, le New Yorker consacra un article ("Comment un logiciel édicte nos pensées") à l'omniprésence de Ppt dans des secteurs comme l'École ou l'Armée, racontant que certains patrons préféraient en interdire l'usage. "PowerPoint, y lisait-on, est étrangement habile à dissimuler la fragilité d'une proposition, la vacuité d'un business plan, devant un public toujours respectueux ; grâce à la distraction visuelle, l'orateur peut rapidement occulter toutes les failles ridicules de son argumentation."
En 2006, un expert en communication graphique, Edward Tufte, écrit The cognitive style of PowerPoint (Graphics Press) où il démontre comment les mécanismes graphiques et discursifs Ppt avaient fait passer les ingénieurs de la NASA à côté d'informations essentielles qui auraient dû les alerter et éviter l'explosion de la navette Columbia. La commission d'enquête a d'ailleurs dénoncé l'utilisation de Ppt par la NASA, son inadaptation au traitement de telles informations.

Franck Frommer : "On ne peut pas évoquer des sujets très précis, scientifiques, articulés, avec Ppt. C'est du cinéma. La transformation de la parole en un spectacle où la raison n'a plus cours". C'est avec un exposé PowerPoint que l'ex-secrétaire d'État américain à la défense Colin Powell a tenté de démontrer, aux Nations unies, l'existence d'armes de destruction massive en Irak, en s'appuyant sur tous les artifices offerts par le logiciel. Il a "vendu" sa guerre en Irak, avec force images floues, scénographie, et textes assertifs…
Or, certains problèmes du monde ne sont pas "bulletisables". Les listes de points forts ne tiennent pas compte des relations complexes entre forces politiques, économiques, ethniques. Elles étouffent la discussion, la contradiction, la prise de décision raisonnée. D'ailleurs, les militaires reconnaissent que l'un des intérêts de Ppt est de ne pas vraiment fournir d'informations lors des conférences de presse… On peut trafiquer comme on veut les graphiques en jouant sur les échelles. PowerPoint est aussi très utilisé pour présenter les résultats financiers. Les mauvais chiffres ne sautent plus aux yeux.
Pourquoi PowerPoint rendrait-il stupide ?
Pour faire entrer ce que l'on veut dire dans le cadre très contraignant de la dizaine de diapositives proposées, il faut couper, recouper les phrases, éliminer tous les liens logiques. Bon nombre d'ingénieurs, de managers, de financiers se plaignent de passer des heures à "faire de la slide" plutôt que de se consacrer à leur activité de base, à trouver des titres courts, des listes qui permettront de tout dire sur une seule slide, des astuces, des jeux de mots, une bonne image pour illustrer…
Bref, à être sur la forme, en superficie, davantage que sur le fond. À mobiliser un système de connaissances tout à fait différent de celui qu'ils mobiliseraient pour rédiger une note. Il faut séduire, capter. On est dans une dynamique de vente.
Paradoxalement, le prétendu support privilégié de la nouvelle idéologie de la créativité dans l'entreprise produit des formes très directives et appauvrissantes d'organisation de la pensée. Il faut aller à l'essentiel, afficher des points forts, valoriser des concepts-clés, promouvoir l'action. Évidemment, tout cela n'est censé tenir lieu que de prompteur d'une prestation orale. Sauf que tout le monde n'est pas Steve Jobs. Certains se contentent de lire ligne à ligne ! De plus, le Ppt est souvent le document de référence, celui qui restera.
Franck Frommer parle d'une "rhétorique des petits points". Chaque slide doit avoir un titre court, comme un slogan publicitaire, pioché dans quelques dizaines de mots de la novlang économico-financière. Cela donne des libellés elliptiques, des formules passe-partout, d'une grande pauvreté sémantique : "Des fondamentaux solides", "Un environnement tendu", "Un avenir meilleur"…

On abuse des verbes à l'infinitif − rationaliser, déployer, réarmer, se mobiliser, cibler, maintenir ou renforcer une position − à connotation guerrière et à forte puissance de volontarisme et d'injonction. Puis suivent des listes de points forts, les fameux bullet points, sans lien de causalité entre elles. On raisonne par menu. Notre pensée est comme une liste de commandes, une arborescence de programme d'ordinateur. Sans chaîne signifiante. Ni pensée continue.
Des réunions somnifères
Les réunions PowerPoint ne créent-elles pas les conditions d'un échange ? En réunion, on donne à voir, c'est tout. Dans le noir, tout le monde regarde l'écran lumineux (ou son smartphone), ces slides projetées en gros qui s'imposent d'elles-mêmes, interdisant toute discussion sur la véracité des informations qu'elles présentent.
L'animateur parle à l'écran, sans toujours regarder son public. Il a toute autorité puisque c'est lui qui maîtrise l'apparition et la disparition des slides. Aux États-Unis, on dit que les présentations Ppt sont les "somnifères des organisations" destinées à dégager des "consensus apparents".
Ces présentations anéantissent les capacités de réaction du public, qui est comme hypnotisé. Et l'auteur ajoute : "Dans certains domaines, écarter le rationnel, anesthésier l'esprit critique, la capacité à raisonner, peut s'avérer dangereux". PowerPoint, qui est même utilisé dans les tribunaux aux États-Unis, a largement contaminé le secteur public en France.
À l'heure de la Révision générale des politiques publiques (RGPP) et de la rigueur budgétaire, l'État s'est emparé de cet outil de management issu de l'entreprise. L'activité des services publics peut-elle se résumer à coups de bullet points ? Et pourtant, des consultants travaillent à réformer l'hôpital ou l'école avec ces méthodes.
À l'université, on commence à diffuser des slides plutôt que des polycopiés. Dans les écoles de commerce (Ndlr : désormais dénommées Business schools), de gestion, de communication, les étudiants ne sont plus évalués sur leur capacité à problématiser mais à produire des slides et les défendre devant un jury. Dans la gestion des ressources humaines, PowerPoint sert à noyer le poisson quand on présente les restructurations à venir, les rapports d'expertise sur les plans sociaux. PowerPoint crée une certaine irréalité, met à distance, concourt à une certaine analphabétisation. ■

Comment éviter (s'il en est encore temps) la "powerpointisation" des esprits ? D'abord, ne jamais oublier que les outils ne sont que des outils et ne peuvent rendre leur pleine utilité qu'à cette condition. Un bon Pwt ne saurait masquer un mauvais ou fallacieux contenu. Soyons vigilants !
Un langage construit, argumenté, problématisé nécessite d'autres grammaires que celle des "points forts" formulés en 3 mots et un verbe d'action.
La plupart du temps, face à un auditoire, les diaporamas Powerpoint, rarement indispensables et souvent de piètre qualité, peuvent être aisément et utilement remplacés par le tableau noir (ou blanc), par un texte charpenté et une voix posée, articulée et expressive.
Il n'est surtout pas indispensable d'envoyer "son Powerpoint" aux participants (présents ou absents) à une réunion (sauf à votre N+1 et à votre N+2).
Choisissez plutôt d'envoyer un texte charpenté (mais pas trop long, sauf si ce sont vos 750 pages de thèse), un compte-rendu de réunion bien fait (1 à 2 pages maximum TTC, communiquées dans les 48h après la réunion), des pistes stimulantes de lectures.
Et... réservez le diaporama au strict nécessaire ! Que se serait-il passé en Irak puis en Afghanistan si Colin Powell n'avait pas, à l'aide d'un PowerPoint, menti à la tribune des Nations unies le 5 octobre 2003 en tentant de démontrer l'existence d'armes de destruction massive en Irak ?
Hélas... Mille fois hélas pour la paix du Proche-Orient et du Monde... ■
L'ouvrage présenté et commenté :
Publié pour la première fois le 21 octobre 2011, ce mot a été amodié le 24 avril 2024