Jean Zay, éducation et orientation liées
Par Jacques Vauloup le jeudi 8 novembre 2012, 13:42 - Se former − Apprendre - Lien permanent
Si l'on doute du caractère d'abord éducatif et fondamentalement existentiel de l'orientation, si l'on hésite à réaffirmer avec force le rôle majeur de l'école dans les questions d'orientation, je suggère aux amoureux de l'Ecole et de la République d'ouvrir la biographie lumineuse et tragique de Jean Zay (1904-1944) qu'Olivier Loubès publie chez Armand Colin : Jean Zay, l'inconnu de la République.
Ministre de l'éducation nationale et des beaux-arts du 4 juin 1936 au 13 septembre 1940, Jean Zay a posé les fondements de la future Ecole nationale d'administration (qui ouvrira en 1945), du festival de Cannes, du CNRS et de l'USEP ; il a porté la scolarité obligatoire de 13 à 14 ans (loi du 9 août 1936).
Le moment Jean Zay
Le décret-loi du 24 mai 1938 a institué l'obligation pour les apprentis de présenter un certificat attestant qu’ils ont subi un examen d’orientation professionnelle. Cet examen, réalisé par les Offices d'orientation professionnelle (ancêtres des Centres d'orientation scolaires et professionnelle créés en 1955 et des CIO, créés en 1971) donnait lieu à l'attribution d'un avis circonstancié d'orientation qui deviendra un avis d'orientation (cet avis fut supprimé par la loi Seguin en 1988).
Pour l'historien Olivier Loubès, dans l'histoire du système éducatif, ce qui restera gravé dans "le moment Jean Zay", (comme il y eut un "moment Guizot" en 1840 et un "moment Jules Ferry-Ferdinand Buisson" dans les années 1880), fut la profonde réorganisation démocratique du sytème éducatif en trois degrés perméables (premier degré, second degré, supérieur) alors qu'auparavant il était structuré en ordres étanches : le primaire (incluant les écoles primaires supérieures), le secondaire (incluant son école primaire), le technique. Pour unifier les anciens ordres et rendre perméable à toutes les classes sociales le second degré (rappelons qu'en 1936, 5% des élèves d'une classe d'âge obtiennent le baccalauréat), Jean Zay créa, à la rentrée 1937, les 6è d'orientation
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Voici comment Jean Zay présenta cette expérimentation.
» De quoi s’agit-il ? Avant tout de favoriser le libre, le juste choix des études, de diminuer les barrières qui séparaient les différents ordres d’enseignement, ce qui conduit naturellement à l’idée d’orientation. Cette idée, confondue jusqu’ici avec celle de l’orientation professionnelle, est, en réalité, beaucoup plus large. On peut dire qu’elle est inséparable de l’idée d’éducation rationnelle et démocratique.
» On élève un enfant pour qu’il vive et achève pleinement sa destinée, pour qu’il tire le meilleur parti de l’ensemble de ses aptitudes, pour qu’il soit lui-même au plus haut degré, sans gêner l’épanouissement des autres personnalités ; on l’élève pour qu’il soit homme parmi les hommes. Le point de départ est dans la nature, dans les aptitudes qui sont diverses ; il faut que l’éducation ne contrarie pas les aptitudes.
» La première condition d’une éducation rationnelle est donc que les études soient conformes à la nature de l’enfant. La seconde est que ces études permettent à l’enfant de tenir dans la société le rôle qui lui convient le mieux et où il est le plus utile. Tout le problème de l’éducation est de concilier ces deux conditions, d’unir l’individuel et le social sans les sacrifier l’un à l’autre. Problème difficile, problème inévitable.
Le problème de l'éducation : unir l'individuel et le social
"Il se pose à la famille, il se pose à l’école. (...) C’est à la famille de choisir, c’est à l’école de l’éclairer et de lui venir en aide. La famille, seule, manque trop souvent de lumières. La complexité des études et des tâches sociales rend de plus en plus difficile un choix judicieux. De là tant d’erreurs que nul ne peut nier. L’école a le droit, elle a le devoir de donner des conseils, prudemment, mais nettement. C’est son rôle, c’est en cela qu’elle est pleinement éducative. Lui demander de ne point intervenir dans l’orientation de l’enfant, c’est lui demander de trahir sa fonction. (…)
"Pour prudente que soit l’expérience, elle constitue le commencement, nous le croyons, d’une éducation non seulement plus unie, mais plus complète et, nous osons le dire, plus humaine, qui fait sa part au corps comme à l’esprit, à la vie pratique comme à la curiosité libre, au passé comme au présent, au social comme à l’individuel. Car l’éducation, de notre temps, doit satisfaire à toutes exigences et non le tenter, mais y réussir, afin de former des hommes vraiment libres."
Henri Piéron, Roger Gal, Pierre Naville, Henri Wallon, Jules Fontègne, Antoine Léon... et Jean Zay, cet "inconnu de la République", tous auront cru en une éducation et une orientation démocratiques. Ils y mirent leur souffle vital, leur engagement total.
Jean Zay, lui, en mourut ; il avait à peine 40 ans. Emprisonné pendant presque toute la Guerre, il fut, sur ordre de Vichy, assassiné par la Milice de Darnand le 20 juin 1944. Sur décision du président Hollande, ses cendres ont été transférées au Panthéon le 27 mai 2015. ●■

Pour aller plus loin
Les internautes intéressés par le "moment Jean Zay" plongeront avec délice et beaucoup d'intérêt dans Souvenirs et solitude par Jean Zay, préface et notes par Antoine Prost, Belin, 2017 (2012). Du fond de sa prison de Riom, une profonde méditation du prisonnier. Un grand essai historique et politique.
Ce mot a été amodié le 7/4/2020, le 31/05/2021, le 21/08/2024 puis le 12/06/2025