Extraits, Alexandre Lhotellier

" Tenir conseil vise une singularité double : une personne, une situation. Se faire soi, avec autrui, en situation. Face au soi menacé, assiégé, saturé, face à l’océan des blogs, des tweets, des tubes, des facebook où surgissent et surfent des gens trop souvent imbus d’eux-mêmes, il s’agit de créer une culture ordinaire dialogique face aux médias, avec les médias. Il faut donc une démarche de conseil suffisamment solide et souple pour qu’elle soit utile à chaque cas particulier, une démarche inventive.

Mais pour autant, on ne peut pas continuer longtemps à faire semblant, à bricoler comme on peut chacun dans son coin. Il y a eu le mythe psychotechnique. Il y a eu le mythe de la recherche. Il y a eu le mythe du salut venu du Québec puis des USA. Arrêtons de nous raconter des histoires. L’orientation scolaire et professionnelle n’a pas les moyens du salut individuel, du préceptorat. Il s’agit de la refonder pour innover.

Il est quand même curieux que le phénomène groupe pratiqué tous les jours par tous dans des réunions ordinaires, des conseils de classe, des cellules de veille, des réunions d’équipe éducative, etc. soit ignoré, évité comme méthode possible d’orientation. Le groupe est un apprentissage permanent de sens différents. C’est un entraînement à la recherche d’une identité nouvelle, à l’écoute de situations nouvelles.

Il nous faut mutualiser nos efforts, développer des réseaux sociaux, des groupes d’entraide en orientation, des conseils de coopération. Et là, les conseillers d’orientation-psychologues ont une place et un rôle à jouer afin de libérer la créativité individuelle et collective : apprendre à se présenter, à écrire, à argumenter, doper l’expression sous toutes ses formes, écouter les situations, apprendre la solidarité du travail de groupe, la réciprocité interpersonnelle, apprendre l’interaction de chacun avec tous, innover sans cesse.

Nous sommes conviés à une conciliation des différences et non pas à une fermeture de chacun contre tous. L’orientation est un chantier ouvert, et non un repli obsidional dans la forteresse du sens unique.

L’avenir du conseil

S’ils n’y prennent garde, dans leur flou identitaire et leur ignorance de l’action collective du conseil, les conseillers eux-mêmes ne sont-ils pas parfois obstacles au conseil ? Veut-on des conseillers envahissants, serviteurs du pouvoir, manipulateurs de propagande ? Ou des conseillers éducateurs de liberté, créateurs de rationalité, fondateurs d’authenticité ? Ce qui est au centre, c’est le statut du conseiller ; c’est aussi la question de l’autorité du conseil, de l’autorité du conseiller : des éminences, des experts ou des ombres ? Domination ou libération ? Le conseil n’est pas garantie providentielle mais auctoritas : autoriser à être, développer les capacités de l’autre. Le conseil n’est pas une nouvelle psychologie mais une pratique nouvelle de la psychologie unifiant recherche, théorie et pratique. Cette nouvelle pratique peut transformer la psychologie et de surcroît aider à la transformation du monde. C’est une pratique vraiment consciente et responsable d’elle-même. Le conseil vise à réaliser la qualité de vie dans la vie de tous. Mais tout ceci ne pourra se faire qu’avec une relation plus développée avec les usagers du conseil, les responsables d’associations, les administrateurs, les politiciens dans un travail de critique permanente, de même que dans un travail commun liant pratique, formation et recherche.

Avons-nous à choisir entre la docilité ou la trahison ? Laisser faire la violence et ne rien faire ? Notre rôle n’est peut-être pas très important mais il ne faut pas en sortir. Il est, par-delà les contradictions, de rappeler les termes psychologiques de la question humaine, de la reconnaissance de l’homme par l’homme, de la dialectique rationalité-affectivité. La voix de la raison est petite.

Nous pouvons ici et maintenant créer le milieu même de la discussion, c’est un environnement rare.

Mais n’oubliez pas. Ils sont là, savez-vous, ces absents, ces oubliés, ces inconnus, Ce_qu__attendent_les_jeunes__Libe__12_mai_2012.jpg ce peuple sans nom, qui nous obligent à l’écoute, qui nous invitent à l’attention de la vie de tous les jours. Ce n’est rien que les choses de la vie. Comment oublier ces visages qui peuplent nos soucis, nos questions ? Leurs questions nous questionnent. Ils nous regardent, nous qui passons notre temps à regarder les autres.

Alors, le conseiller ? Plus il comprend, plus il souffre ; plus il sait, plus il est déchiré. Mais sa lucidité est à la mesure de son chagrin et sa ténacité à celle de son désespoir." ■