Autant en effet Être et avoir de Nicolas Philibert (2002) maniait un zeste de nostalgie de l'école-rurale-d'avant, et Entre les murs de Laurent Cantet (2008) une forme de désespérance de l'enseignement en collège ZEP, le documentaire de Julie Bertuccelli (2014) passe par le vif et le positif une année scolaire ordinaire, enfin pas tout à fait, de la vie de la classe d'accueil, avec en arrière-fond permanent la voix profonde, patiente, compréhensive, équanime, articulée, jamais jugeante de l'enseignante Brigitte Cervoni. On ne verra son visage qu'à la fin du film lorsqu'elle annoncera son départ de la classe à la rentrée suivante et suscitera une intense émotion de groupe, la sienne aussi.

On dit "Bonjour" dans sa langue d'origine, et on l'écrit au tableau. On parle de ses peines en quittant le pays et de ses espoirs, parfois déçus parfois à demie réalisés, en arrivant en France : la maman irlandaise qui est venue seule avec ses trois fils chercher du travail à Paris et qui trouve qu'à Paris la vie est bien difficile, le père roumain qui travaille sur des chantiers et qui laisse souvent sa fille seule, la cousine guinéenne à qui sa cousine a confié sa fille pour éviter qu'elle ne retourne en Guinée subir l'excision et le mariage arrangé, Felipe le violoncelliste qui voit en Paris le moyen de travailler son instrument et de devenir concertiste, Oxama qui veut devenir chanteuse et chante divinement bien... Les parents, la famille sont très présents dans le film, et souvent les enfants eux-mêmes en plein apprentissage de la langue française et qui pourtant doivent assurer la traduction dans le actes de la vie quotidienne.

Avec leur propre histoire de vie et une caméra, les élèves fabriquent un court métrage Elèves d'ici venus d'ailleurs qui obtiendra un prix au Festival Ciné-clap de Chartres en 2012. On imagine la joie du groupe à l'annonce du prix, sauf pour l'une des élèves dont la famille s'était opposée au déplacement de trois jours. porteurs_d__espoir.jpg On sort de la séance grandis, émus et confiants en ce que peut l'école. Un film anti-sinistrose.

Et puis ce mot de Rama le jour de la fin des classes, quand il faut bien se quitter : "Quand je suis arrivée dans cette classe, j'avais l'impression d'être tout juste née. Et aujourd'hui, nous sommes comme une grande famille de frères et soeurs".

L'article de Patrice Bride dans les Cahiers pédagogiques

La langue au service de la création, par Brigitte Cervoni, Les Cahiers pédagogiques.