L'homme est un chemin

Et l'écrivain d'ajouter : "Car s'il est facile de comparer l'homme ou la femme à un vivant, à un animal, à un végétal, la métaphore du chemin se prête plus mal, et c'est heureux, à une quelconque analogie. Le chemin s'exile de nous à l'infini, hors de notre horizon, alors que le corps humain possède des contraires, épuise les limites d'une finitude. L'homme-loup, l'homme-oiseau, la femme-fleur, voilà qui peut parler à nos yeux et au fond il est beau que nous ne puissions pas imaginer aussi facilement un homme chemin (...). L'homme est cet être par qui le chemin advient et par qui le chemin devient une réalité essentielle. (...) L'homme quelconque, l'enfant eux aussi ont à tracer ces chemins qui, pourtant, nous paraissent exister d'eux-mêmes et sans que nous ayons à les réactiver. (...) Le monde continue à cheminer en même temps que moi. Je ne le capterai jamais. Nous ne ferons que nous rencontrer à l'intersection de nos itinérances, espérant qu'elles congruent ensemble (p. 117). La trace, l'empreinte, le pas avant le chemin. Il y aurait chemin parce que l'homme est un être qui laisse des traces. Ne pensons pas trop vite à l'acte de bâtir, d'étager, de creuser, de consolider, d'empierrer, de délimiter une géométrie efficace. (...) On n'emprunte pas le chemin par hasard pour satisfaire un besoin occasionnel mais sous l'effet de l'inquiétude, d'un manque sans doute essentiel. (...) Le chemin solitaire ne doit pas nous faire oublier que le chemin est le plus souvent une oeuvre collective, ce qui ne constitue pas une malédiction et qui, au contraire, peut nous le rendre aimable (p. 127). Il a été tracé par d'autres, parcouru par une multitude de vivants et de morts : il exige cependant d'être réactivé par mon regard, par mes pas et j'ai à le développer dans ses courbes, ses faux plats, parfois sa rectitude. Il y a chemin parce que nos pas possèdent le pouvoir énigmatique de coïncider, d'épouser à peu près les pas des autres hommes qui nous ont précédés et qui marchent en même temps que moi".

Cairn_noir_et_blanc.jpgLe chemin, moyen de communication

D'après l'indispensable Trésor de la langue française informatisé (TLFI), le chemin est d'abord une voie en tant que moyen de communication. Imaginons que l'on remplace "chemin" par "orientation" dans les acceptions fréquemment rencontrées. On aurait donc : une orientation petite, étroite, large, une mauvaise orientation ; une orientation encaissée, sinueuse, tortueuse, montueuse, abrupte ; ou encore sablonneuse, caillouteuse, pierreuse, rocailleuse ; une orientation défoncée, accidentée, verglacée ; une orientation facile, rude ; une orientation (peu) fréquentée, (im)praticable, carrossable ; une orientation familière ; une orientation muletière ; une orientation bordée (de peupliers, de fleurs) ; une orientation en pente, en lacets ; une orientation de côte, de crête, de montagne ; la boue, les cahots de l'orientation ; à la croisée, à l'embranchement, au carrefour des orientations ; ouvrir, tracer une orientation ; s'engager dans une orientation, suivre, quitter, traverser une orientation ; prendre la même orientation, une autre orientation, l'orientation la plus directe, une orientation détournée ; mettre en état les orientations ; réparer les orientations... Il est des chemins de terre, des chemins creux, des chemins de traverse, des chemins ferrés et des chemins battus, des chemins vicinaux et des grands chemins. "Tous les chemins mènent à Rome" : il y a plusieurs voies pour se rendre au même endroit, il y a divers moyens d'arriver au même but. "Il y a une rêverie de l'homme qui marche, une rêverie du chemin" (Bachelard, ''La Poétique de l'espace'', 1957). Ainsi va aussi l'orientation... Par analogie, le chemin est ce qui conduit à un lieu, une voie, un passage pour avancer, se déplacer, se rendre quelque part : se frayer un chemin vers la sortie, à travers la foule ; s'ouvrir un chemin ; couper, barrer le chemin à quelqu'un, laisser le chemin libre à quelqu'un.

Une direction suivie ou à suivre vers un but (in)déterminé

L'inévitable TLFI dégage un deuxième axe majeur de significations à "chemin" : "un espace parcouru et/ou un direction suivie ou à suivre vers un but déterminé". Là aussi, jouons à substituer "orientation" à "chemin" dans des acceptions courantes : chercher son orientation, prendre l'orientation indiquée, perdre son orientation, retrouver son orientation, s'écarter de son orientation, détourner quelqu'un de son orientation, passer par la même ou par une autre orientation, ne pas connaître l'orientation, se tromper d'orientation, suivre la bonne orientation, prendre la mauvaise orientation, indiquer la (bonne)mauvaise orientation à quelqu'un, faire l'orientation d'une seule traite ou par étapes, il reste une longue orientation à parcourir, accompagner quelqu'un au bout de l'orientation, la ligne droite est la plus courte orientation d'un point à un autre, faire orientation avec quelqu'un, se mettre en orientation, prendre son orientation, être en orientation (vers), continuer ou poursuivre son orientation, rebrousser orientation, prendre ou suivre l'orientation des écoliers, à mi-orientation... Au figuré ou par métaphore, le chemin est aussi "une ligne de conduite, suite d'actes orientés vers un objectif ainsi que les moyens mis en oeuvre ou à mettre en oeuvre pour parvenir à une fin". "Chacun suit son chemin ; chacun est prisonnier de son chemin" (Audiberti, Quoat-quoat, 1946). "Tu avais choisi les chemins les plus difficiles, la solitude, la pureté" (S. De Beauvoir, Les Mandarins, 1954). "Ils pensent Choisir_son_chemin.jpgtrop vite, ils ignorent profondément que le chemin le plus court d'un point à un autre n'est pas toujours la ligne droite" (Green, Journal, 1946). Être en bon chemin, aller dans le bon ou le droit chemin, être à la croisée des chemins, faire du chemin, faire son chemin, prendre un chemin détourné, prendre des chemins de traverse.