En effet, non seulement les capacités d'hébergement d'urgence sont insuffisantes et nombre de jeunes réfugiés doivent rester à la rue, mais les délais d'évaluation de leur statut de mineur peuvent durer des mois pendant lesquels leur fragilité sanitaire et psychique s'accroît encore d'un degré.

Le rapport de la "mission bipartite" préconise d'accroître les capacités d'hébergement d'urgence, de contenir le délai d'évaluation à 25 jours (on en est très loin), de préciser les compétences des départements (chargés de l'Aide sociale à l'enfance et de la Protection des mineurs) et celles de l'État. Et, last but not least, d'organiser un bilan de santé systématique, incluant la santé psychique.

Ne voit-on pas la souffrance psychique de ces jeunes rescapés de la mort dans leur pays d'origine, rescapés de la mort dans leur parcours de fuite de leur pays, rescapés d'une Méditerranée qui mange ses propres enfants, rescapés de la mort psychique d'avoir dû quitter leur famille, rescapés des petites et grandes maffias qui font du business sur le dos des êtres humains les plus fragiles, rescapés de l'indifférence des nantis que nous sommes ?

À l'Éducation nationale, les collèges et les lycées sont en première ligne pour accueillir (le jour) ces jeunes malmenés, en très grande précarité, en souffrance quotidienne de devoir trouver un logement, de devoir prouver qui je suis, de devoir se confronter aux grandes incertitudes d'un week-end ou de congés scolaires durant lesquels les établissements scolaires sont fermés.

Mais, malgré toute l'humanité des proviseurs, des professeurs, des intendants, des assistants sociaux, des infirmiers, des psychologues, le cadre juridique et les moyens manquent crûment pour accueillir décemment les jeunes mineurs isolés.

Au fond, si l'État et les pouvoirs publics mettaient autant de moyens et d'énergie à faire avancer la grave et lancinante question de l'accueil et de la scolarisation des jeunes réfugiés qu'ils n'en ont mis, depuis 2005, à améliorer à l'école l'accueil et la scolarisation des jeunes en situation de handicap, nous n'en serions plus là !

Et l'anthropologue Marc Augé de nous questionner, dans Où est passé l'avenir ? :

Qu'est-ce que l'exil ? Ce n'est pas simplement, ce n'est peut-être pas essentiellement, une notion territoriale. C'est une perte, provisoire ou non, jamais oubliée, jamais effacée, une perte d'identité qui passe par celle de la langue parfois, de la filiation souvent, de l'histoire toujours. Les situations d'exil se multiplient sur cette terre ; elles sont le fruit des conflits politiques et de la détresse économique, mais elles sont parfois entretenues par le jeu des représentations imaginaires que suscitent les mauvaises politiques d'intégration et les difficultés économiques. (...) Les individus y perdent part là même leur aptitude à s'engager dans le "jeu de la vie" dont tout leur confirme (y compris les diverses formes d'assistance dont ils peuvent être l'objet) qu'ils en sont exclus. C'est de l'histoire, à vrai dire, dont ils sont exclus et l'on ne doit pas s'étonner que le risque de les voir y faire retour par les voies les plus dangereuses et les plus folles, les plus désespérées et les plus nihilistes, ne soit jamais loin (Marc Augé, Où est passé l'avenir ? page 96)