J'ai rêvé d'un autre monde
Par Jacques Vauloup le vendredi 23 mars 2018, 03:47 - À propos de l'auteur du blog - Lien permanent
J'ai rêvé d'un monde où il n’y aurait plus ni écoles supérieures
, ni grandes écoles
, ni voies royales
réservées aux rusés, aux réseaux et aux classes favorisées, et d'où disparaîtraient les écoles inférieures, les petites écoles (1), et les voies moins royales, dévolues par charité compassionnelle aux enfants des classes défavorisées, ou des pauvres...
Un monde où l’on chercherait moins à savoir dans quel lamentable état les élèves entrent dans nos établissements qu’au triste état où nous les avons mis au moment où ils en sortent.
Un monde où, quand on réussit à l’école, on n’a pas besoin de faire un projet, on a une place réservée au soleil en seconde européenne, en classe préparatoire aux grandes écoles ;
et, quand on y réussit moins bien, on est contraint de construire son projet personnel
dans les plus brefs délais, ce qui se résume en fait à accepter, en toute liberté bien entendu, de consentir à se soumettre aux propositions insistantes des adultes, avec en prime, contrairement à ceux qui entrent au « vrai bon lycée », l’inquiétude au ventre de celui qui n’est pas sûr qu’il y ait une place pour lui et l’impératif catégorique de « choisir une solution de recours au cas où, n’est-ce pas, vous comprenez ».
Un monde où les filles s’engageraient dans les formations de boulangère, pâtissière, mécanicienne, informaticienne, femme d’entreprise, cheffe d’établissement, et les garçons dans celles d’infirmier, professeur des écoles, secrétaire, sage-homme, et même, horresco referens, conseiller d’orientation-psychologue.
Un monde qui donnerait sa chance à chacun, à chacune et lui autoriserait une vraie nouvelle chance en cas d’hésitation, de tentative avortée, d’erreur d’aiguillage, d’essai non concluant.
Au fond, pourquoi l’hésitation, le tâtonnement, l'incertitude, l'indécision, le flottement, la perplexité, le doute, l'irrésolution, l'embarras seraient-ils interdits aux adolescents alors que les adultes semblent y prendre goût ? Signifieraient-ils lacune, déficit, imprévoyance, reproche, procrastination, rêverie chez les uns (les adolescents) et tout au contraire réflexion, analyse des tenants et aboutissants, prévoyance, capacité de jugement chez les autres (les adultes) ?
Un monde qui ne relèguerait pas la plus grande partie de sa jeunesse hors la vie sociale et professionnelle jusqu’à des âges où les grands parents des adolescents d’aujourd’hui étaient déjà parents (2), mais leur donnerait des terrains d’expérimentation − à l’école et hors l’école − leur permettant de grandir et d’apprendre par les autres, pour les autres.
Un monde où on ne confondrait pas des milliers de salariés avec de vieilles chaussettes trouées au moment où la Bourse et les taux de rendement des stocks options ou des fonds de pension n’en finissent pas de battre des records historiques et où l’art de spéculer est érigé en valeur suprême.
Un monde où le respect fondamental de la dignité des personnes et leur droit inaliénable au développement personnel interdiraient de créer − et surtout de laisser subsister − des bureaucraties d’un autre âge et des hiérarchies dépassées (3).
Un monde où les directions des ressources humaines (DRH) seraient rebaptisées directions du respect humain (4).
Un monde où, sous couvert de modernisation et de mondialisation, une « barbarie douce » (5) ne s’emparerait pas des entreprises et des établissements et ne sommerait pas les individus, surtout les plus jeunes et les plus démunis, d’être autonomes (soyez autonome !) et de se mobiliser en permanence (engagez-vous !).
Et puis,
je me suis
réveillé.■
Ce mot a été amodié le 19 mai 2023 puis le 8 septembre 2024
Postface : écrit en novembre 1999, ce mot était initialement destiné à paraître dans la revue Passerelles n°2, décembre 1999, de la Mission générale d’insertion Sarthe. Frappé d'impeachment par le directeur académique de l'époque pour des raisons totalement indépendantes de ma volonté, il n’en fut rien. Proposé par mes soins in extenso et sans aucune modification pour le n°504 des Cahiers pédagogiques publié en mars 2013 et consacré au Sens de l'orientation, il y fut accepté sans aucune réserve. Quatorze ans pour obtenir un nihil obstat imprimatur, pas mal, n'est-ce pas ? Merci encore au CRAP et aux Cahiers pédagogiques ! Et mes sentiments contristés à l'ad-mini-stration.
Notes
(1) À rabâcher sans filtre aucun la notion de classe préparatoire aux grandes écoles
, ne voit-on pas, à l'éducation nationale, la blessure que cette acception commune, qui fait partie intégrante de la doxa institutionnelle et sociétale actuelle et de l'histoire de l'école républicaine, procure à celles et ceux qui n'ont pas "la chance" d'accéder aux "grandes écoles" et à leur préalable quasi obligé, les "classes préparatoires aux grandes écoles" ? À société de plus en plus clivée entre les "winners" et les "loosers", une école de plus en plus clivée entre les gagnants et les perdants de l'école.
(2) Dans les années 1980, l'âge moyen du mariage était autour de 25 ans, dans les années 2000 autour de 30 ans, dans les années 2020 autour de 35 ans (on se marie de moins en moins, mais on se marie souvent plusieurs fois). En 1974, l'âge de naissance du premier enfant était de 24 ans ; il est de 30 ans en 2024.
(3) Peretti A. de (1990), Mini psychologie de l’ad-mini-stration, Le journal des psychologues, 193 pages.
(4) Selon la belle expression employée par Françoise Villalonga, responsable des ressources humaines de la Société Inovac-Legrand de Sillé-le-Guillaume, lors de la visite des Mercredis de l’entreprise le 3 février 1999.
(5). Le Goff J.-P., La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école, La Découverte, 1999. Ndlr : Sur les dérives manipulatoires de ce qu’Alexis de Tocqueville dénomma le "despotisme doux" (soft despotism), on peut consulter avec profit la revue Sciences humaines, sur le thème Les nouvelles formes de la domination au travail, n°158, mars 2005.