Comment permettre à des collégiens scolarisés en troisième en Réseau d'éducation prioritaire (REP) de s'orienter au 21è siècle, dans un monde complexe, globalisé et incertain ? Quelles évolutions pour notre service public d'orientation face à un marché privé florissant spéculant sur l'angoisse scolaire ?

Comme chaque année, une enquête spécifique par sondage a été réalisée par l'AFEV, à l'occasion de ce débat public, auprès de collégiens de troisième scolarisés en REP.

Principaux enseignements de l'enquête

94% des jeunes interrogés considèrent que les choix d'orientation qu'ils auront à faire en fin de troisième sont importants ou très importants.

88% des jeunes interrogés parlent de leur orientation avec leur famille, 77% avec leurs amis, 62% avec leur professeur principal. Et seulement avec un "autre adulte" dans moins de 20% des cas.

32% des élèves interrogés n'ont jamais rencontré un psychologue de l'éducation nationale.

Dans 62% des cas, c'est à la famille et aux jeunes qu'il appartient de trouver le stage de troisième. Dans seulement 16% des cas, c'est le collège qui s'en charge (NDLR : à l'X, à l'ENA, aux Mines ou en ENSAM, dans 100% des cas, c'est l'école qui s'en charge).

Globalement, le sondage fait ressortir une vision plutôt optimiste en l'avenir, mais une peur d'échouer. Il met en exergue l'importance des discussions en famille, avec les ami.e.s, au collège.

Nos commentaires. Rien de bien nouveau ici, tant ces résultats confirment les enquêtes et les recherches antérieures. Seulement une confirmation de la prépondérance du rôle de la famille et de la préférence accordée par les jeunes de troisième aux discussions et débats pour se préparer à l'après-troisième. Sur la question de la rencontre avec le psychologue, on s'étonne que, dans un tiers des situations, les collégiens de REP n'aient pas rencontré un.e psychologue de l'éducation nationale : est-ce le fait que le sondage a été réalisé en tout début d'année de troisième ? Est-ce le fait que, faute de temps, les psychologues ne peuvent plus rencontrer au moins une fois en troisième chaque élève ? Sur la question de la recherche du lieu de stage laissée à la famille et aux jeunes, et dans 1 cas sur 6 seulement (16%) prise en charge par le collège lui-même (rappelons que le sondage a interrogé des élèves en REP), comment admettre que cette question soit rabattue à un acte privatif sans réelle intégration d'attendus pédagogiques et didactiques ? Et comment s'étonner dès lors que, souvent, ces "stages" ou "séquences d'observation en milieu professionnel" de troisième fonctionnent tels des stages de reproduction sociale ? Stages de riches pour les riches vs stages de pauvres pour les pauvres : est-ce une fatalité ?

Le débat, points saillants

Eunice Mangado-Lunetta (AFEV) : Comment amener chaque jeune à devenir le sujet et non l'objet de son orientation ? Comment concilier avec cette société des individus où chacun est sommé de construire son propre parcours ?

Emmanuel Davidenkoff (Le Monde campus) : Le système éducatif est-il prêt à limiter le poids de la note ? Comment s'orienter dans un monde fini ?

Marie Duru-Bellat (sociologue, IEP Paris) : Orientation, de quoi parle-t-on ? En France, on considère que l'orientation est une question de méritocratie. Et comme on ne sait pas ce qu'est le mérite, on confie à l'école le soin de s'en occuper. Et c'est là que les ennuis commencent. Peut-il y avoir une orientation heureuse alors qu'elle est vécue souvent par les jeunes comme une orientation malheureuse ?

Patrice Huerre (pédopsychiatre, psychanalyste) : Orientation, de qui parle-t-on ? Les adolescents sont désorientés, c'est tout à fait normal, c'est même le propre de l'adolescent. S'orienter avec un corps nouveau, ça prend du temps. La quête d'identité, ça prend du temps. Le rapport au temps est bouleversé à l'adolescence : demain, c'est ce soir. Les parents sont des êtres humains très importants pour les adolescents, soit en tant que modèles, soit en tant que contre-modèles. Comment faire pour réduire les angoisses des adultes ? Comment sortir des "adultes abstenants", refusant de dire "je" à leur enfant ? Patrice Huerre a insisté aussi sur l'importance du soutien des investissements latéraux, sur le rôle des rencontres avec des personnes investies et sur le caractère majeur de l'installation, chez le petit enfant, de la capacité de jeu, qui ouvre à l'agrandissement des périmètres de liberté et à des temporalités ouvertes à l'adolescence.

Laure Delair (CESE) a rappelé les trois axes de propositions issus de la récente consultation du CESE (décembre 2017 - avril 2018) : (1) Mieux accompagner les jeunes, (2) Sortir des tunnels, ouvrir des parcours ouverts, desserrer l'étau, donner du temps, (3) Créer et renforcer les liens entre l'école et les mondes professionnels.

Ressources et contributions disponibles sur le site de l'AFEV

- Grande pauvreté et orientation scolaire, par ATD-Quart-Monde

- La question de l'orientation traduit les choix proposés par la société, à travers un système, à ses membres, par Jérôme Musseau, professeur de collège en REP

- Notre système d'orientation cristallise les inégalités, par Marie Duru-Bellat, 30 juillet 2018

- Inscrire la dimension de l'orientation professionnelle dans les parcours scolaires est un enjeu démocratique, par O. Rey, dans Cahiers pédagogiques Hors-série mars 2017