À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, la propagande de masse est plus efficace que jamais grâce à l’omniprésence des écrans et à l’alliance du Big Data, incommensurable masse de données constituée par les traces numériques et des acquis des sciences sociales et cognitives.

Quatre caractéristiques ou paradoxes

Plus le marché cognitif est étendu, plus notre champ cognitif se réduit. En réalité, la multiplicité des informations n’éclaire nullement le lecteur et l’auditeur, mais le noie. Il ne peut ni les retenir dans sa mémoire, ni les coordonner en système, ni les expliquer. S’il ne veut pas risquer de devenir fou, il est obligé d’en retirer une image globale. Et cette image sera d’autant plus simpliste que le nombre de faits qu’on aura fournis aura été plus grand.

Plus nous sommes connectés au reste du monde, plus nous nous replions sur nous-mêmes. Toute propagande a pour effet de séparer plus rigoureusement le groupe qui l’exerce, à l’égard de tous les autres. (…) Plus il y a de propagande, plus il y a de cloisonnement.

Plus nous avons le sentiment de nous émanciper par la technologie, plus nous en devenons prisonniers. C’est une gouvernementalité algorithmique qui émerge peu à peu, non seulement celle qui permet à l’action politique de se déterminer en fonction d’une infinité de statistiques et d’inférences projectives, mais encore celle qui, en sous-main, gouverne de nombreuses situations collectives et individuelles.

Plus il y a de communication numérique, plus il y a de conflits. Le numérique est un facteur de rupture géostratégique majeur. Il est aujourd’hui une arme de dissuasion du faible au fort, comme hier le nucléaire ; mais à la différence de ce dernier, il pousse au conflit, car il permet des attaques à faible coût, dont il est en outre difficile d’identifier l’origine. Il provoque ainsi une militarisation de l’information, les États s’attachant à protéger leur sphère informationnelle et intégrant désormais systématiquement les opérations de propagande aux opérations militaires.

Le citoyen attentif, la citoyenne avisée, le consommateur convaincu d'être beaucoup plus qu'un temps de cerveau disponible (Patrick Le Lay, PDG TF1, 10 juillet 2004), le démocrate lucide et critique n'oubliant jamais, avec Winston Churchill, que la démocratie est le pire des régimes politiques... à l'exception de tous les autres, ont quotidiennement l'occasion de constater les dégâts causés par la propagandisation du monde et du quotidien : entre la pollution téléphonique des robots pisteurs de clients potentiels, les infotox (fake news) envahissantes et le trucage à bas bruit et moindre coût d'élections démocratiques... Pour résister à l'omniprésence de la propagande et à la cybernétisation du monde, David Colon lance des pistes : revaloriser l’humain, défendre les journalistes et leur travail d'investigation libre, réduire le poids des intérêts économiques dans le financement de la vie politique et de la recherche. Et donc, ainsi, reconstituer un véritable espace public partagé. J'ajouterais : sauver la démocratie. Il y a du boulot.

Pour aller plus loin

Ellul J. (1962, rééd. 1990), Propagandes, Ed. Economica

Sadin E. (2013), L’humanité augmentée, l'administration numérique du monde, L'échappée

Grinbaum A. (2019), Les robots et le mal, Desclée de Brouwer