On s'étonne de la persistance de la minimisation de ce phénomène préoccupant par un ministère censé s'assurer de la scolarisation de la jeunesse. On rappelle que la loi française permet aux familles d'instruire leurs enfants à domicile, sous réserve de fournir à la direction académique les preuves de la qualité de cette instruction domiciliaire, obligation mal assurée en réalité par le ministère faute de contrôle pédagogique satisfaisant et de crédits publics indécents dédiés aux services psychologiques et sociaux scolaires. Minimisation ? Oui, bien sûr. Il suffit de fréquenter le tramway ou le bus en période scolaire à des heures de classe pour se rendre compte que, loin d'être marginal et lié à l'adolescence, l'absentéisme scolaire touche tous les âges, y compris les plus petits.

L'absence régulière ou aggravée des élèves ne révèle-t-elle pas des fêlures, des fractures, des ruptures que connaissent bien les services sociaux ? Ecoutons ce qu'en dit Claire Marin, professeure de lycée en banlieue Nord de Paris, avec des mots si justes : Il y a l'élève privilégié qui manque plusieurs semaines de cours pour partir au bout du monde fêter les cinquante ans de son père. Ceux que personne ne réveille le matin. Ceux qui doivent aller chercher leur petit frère malade à l'école maternelle. Ceux qui l'amènent chez le médecin. Celles qui accompagnent leur mère chez le cardiologue, à la banque, à la caisse d'allocations familiales, pour tout traduire. Ceux qui perdent trop souvent leur grand-mère. Paul, lui, a fait une tentative de suicide lors du voyage scolaire l'année passée ; il a été violé par son père quand il était enfant, et le père, ayant écopé de cinq ans d'emprisonnement, sort de prison dans quelques mois. (...) Il y a souvent des drames secrets. Les notes chutent et un pan de la vie d'un élève apparaît soudain. Les divorces. La mort d'un jeune frère, les violences conjugales, le cancer d'un parent, d'une soeur. Le père alcoolique, les attouchements et les viols, les avortements, parfois répétés. (La relève, Editions du Cerf, 2018).

De 2011 à 2017, dans les directions académiques de Maine-et-Loire (Angers) et du Calvados (Hérouville-Saint-Clair), j'ai participé à des cellules de veille hebdomadaires, reçu des centaines de parents accompagnés ou non de leurs enfants, des professeurs, des chefs d'établissement, des conseillers principaux d'éducation. Mais aussi travaillé avec les services sociaux, la Protection judiciaire de la jeunesse et l'Aide sociale à l'enfance. Que constate-t-on ? Qu'est-ce qui résiste ? Certains parents jugent trop contraignant un emploi du temps scolaire qui oblige leurs enfants à passer plus de 35h de présence par semaine au collège, au lycée, et qui peut peser lourdement sur les élèves les moins intégrés (et outre les 35h en établissement, on ramène du travail à la maison). D'autres disent sans ambages leur dépassement, leur désarroi, devant le décrochage progressif du sens de l'école chez l'enfant ou l'adolescent quand tant de jeunes, et de moins jeunes, galèrent autour d'eux. D'autres encore évoquent les conséquences à leurs yeux inéluctables d'une rupture parentale, d'un accident de vie, d'une adolescence par définition éruptive et opposante.

Le monde scolaire est lui aussi démuni : déficit structurel de secrétariat, de direction à temps plein et de services sociaux dans le premier degré, difficulté à inventer des organisations plus souples et adaptées aux adolescentes et adolescents dans le second degré (prend-on suffisamment en compte, par exemple, qu'on entre enfant au collège et qu'on en sort adolescent ?). Malgré les avancées faites dans la lutte contre le décrochage scolaire et la promotion du bien-être et de la bienveillance à l'école, l'absentéisme, déjà réel dès l'école des petits, s'accélère au collège et au lycée. Il présente bien entendu, selon les cas, des causes externes ou internes à l'école. Ou parfois les deux. Le phénomène s'aggravant et creusant de profondes inégalités, c'est le moment de penser des directions d'école à taille humaine assistées de professionnels de la psychologie et du social (et non de les fondre dans des grands ensembles abstraits et éloignés du local), c'est le moment de renforcer les services sociaux et psychologiques au collège et au lycée, et non de les laisser mourir à petit feu. A défaut, on laisse entendre que l'absentéisme scolaire est l'affaire des professeurs dont ce n'est pas le métier, de parents dépassés, et de services psychologiques et sociaux extérieurs à l'école débordés. Pour l'école, encore un effort, Monsieur le Ministre ! Encore un effort, Monsieur le Président ! Parce qu'elle le vaut bien.