J'incommunique, tu acommuniques, nous communiquons malgré tout
Par Jacques Vauloup le mercredi 23 octobre 2019, 03:27 - Allo j'écoute... - Lien permanent
Depuis vingt-cinq ans, la revue Hermès dirigée par Dominique Wolton analyse la place qu’occupe la communication dans nos sociétés. Dans le numéro 2019/2, Thierry Paquot offre un Petit lexique des mots de l'incommunication et de l'acommunication. Trouble passager ou mutation anthropologique d'une époque déboussolée, désorientée ?
Le propos s'annonce sans détour : Une communication parfaite, directe, sans à-peu-près, ne reposant sur aucune ambiguïté, allant de soi, s’avère assez rare. Et si jamais elle se produit, le doute d’une compréhension partagée entre les participants s’invite et crée un malaise
. L'auteur pointe d'entrée la signifiance de la richesse même des nombreux synonymes attestant d'un malaise persistant dans la communication : malentendu, désaccord, équivoque, ambivalence, ambiguïté, erreur, imbroglio, méprise, quiproquo, confusion, bévue, intrigue, inattention, embrouillement, incertitude, obscurcissement, désordre, méli-mélo, incongruité, galimatias, fatras, maldonne, incompréhension, charabia, amphigouri, blablabla, dialogue de sourds, s’écouter parler, jargonner, baragouiner, pataquès, bourde, gaffe, lapsus, impair, etc.
Ambiguïté, confusion, désaccord, incompréhension, malentendu...
Parmi la vingtaine de définitions par lui proposées, cinq exemples suffiront à montrer la finesse du lexique du philosophe de l'urbain, amoureux des mots.
Ambiguïté. Du latin ambiguitas, qui dérive du verbe ambigere, « pousser de côté et d’autre », « hésiter ». Un propos « ambigu » se révèle « équivoque », c’est-à-dire qu’il peut être différemment interprété, qu'il est à double sens. La phrase « Georges désire une épouse » peut être comprise comme « Georges ne drague que des femmes mariées » ou comme « Georges veut se marier ».
Confusion. Du latin confusio, « désordre, trouble ». Émile Littré : « L’homme confus est en proie à la confusion, c’est-à-dire à un trouble intérieur qui confond son esprit. L’homme déconcerté a perdu le concert de sa manière d’être, l’arrangement de sa tenue, l’équilibre de son attitude. » Un propos confus ne facilite guère la bonne entente et devient source de malentendu. La confusion alimente l’incommunication et conduit à l’acommunication. En effet, si rien ne sort de notre échange, il me devient indifférent, je n’écoute pas, je suis ailleurs…
Désaccord. C’est le contraire d’« accord », qui signifie « partager la même opinion », « être en harmonie avec les choses ». Le désaccord appartient à la communication car il exprime une opinion qui est entendue par les deux interlocuteurs qui ne la partagent pas. Communiquer consiste aussi à marquer sa singularité et donc à ne pas s’accorder systématiquement avec autrui. Si le désaccord n’est pas exprimé clairement, alors la porte s’ouvre à l’incommunication.
Incompréhension. Terme récent (vers 1960) qui désigne le fait de ne pas « comprendre quelque chose », sachant que « comprendre » veut dire « saisir ensemble », « saisir par l’intelligence ». L’incompréhension conforte l’incommunication sans pour autant favoriser l’acommunication. L’on peut toujours espérer un retournement de situation qui transforme l’incommunication en communication…
Malentendu. Le contraire de « entendu » qui possède plusieurs sens : « c’est compris », « être avisé », « être d’accord ». « Le monde, écrit Charles Baudelaire dans Mon cœur mis à nu (XLII), ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde ? Car, si, par malheur, on se comprenait on ne pourrait jamais s’accorder. » Dans son essai philosophique, Philippe Grosos (Du malentendu, Le Cercle herméneutique, 2017) écrit : « Le malentendu n’est en effet pas la mécompréhension (…) ; là où la mécompréhension relève du traitement qu’en propose une herméneutique, donc une science de l’interprétation qui engage fondamentalement ma façon de dire, d’apprendre et de comprendre, celle du malentendu relève de l’éthique, qu’elle soit sociale ou individuelle, engageant ainsi ma façon d’être au monde, dans la confrontation aux autres et à moi-même. »
Du triptyque communication/incommunication/acommunication
Communication. « L’action de communiquer », c’est-à-dire « de transmettre de l’un à l’autre », ce qui sous-entend la « faculté de se transporter ou de transporter quelque chose entre deux lieux, deux points différents » : voies de communication, moyens et techniques de communication. Communiquer, c'est « rendre commun », « partager » et « transmettre ». Dans Communication, l'impensé du XXè siècle (Hermès, n°70, 2014, p. 19), Dominique Wolton relève l'ambiguïté due à l’expression « techniques de communication », qui laisse croire que les « techniques » créent la « communication » ; or, observe-t-il, plus la tuyauterie est sophistiquée, moins la communication passe, mais se transforme en incommunication. Pourtant l’air du temps propage l’idée que la technique ne cesse, en s’améliorant, de démultiplier la communication et de lui garantir une opérationnalité performante… La « communication humaine » peut éventuellement s’enrichir de la « communication technique », sans pour autant éliminer l’incommunication qui lui est consubstantielle.
Incommunication. Tout dispositif communicationnel mis en place par l’humain devient humain : l’alphabet, les idéogrammes, la grammaire, les graphiques, les sons, les silences, etc. Le téléphone cellulaire, le SMS, le texto modifient les conditions, les relations entre interlocuteurs, les technicisent. Dominique Wolton : Penser l’incommunication et le statut de l’Autre. Dans un monde où tout est ouvert, dominé par les innombrables informations, il est essentiel de ne pas confondre échanges, interactions et communication. L’incommunication, horizon fréquent de la communication, oblige à laisser une place à l’altérité. Avec comme corollaire un travail sur les stéréotypes et les représentations de l’Autre. Paradoxalement, les deux sont à la fois des obstacles à la communication et la condition de celle-ci, car on ne peut jamais aborder le monde extérieur sans stéréotypes et représentations.
Aux stéréotypes et représentations, qu'il nous faut intégrer, Paquot propose d'ajouter, s'appuyant sur Buytendijk et Levinas, la notion de « rencontre avec l'Autre » qu’il nous faut mieux circonscrire. D’innombrables facteurs interviennent en effet pour parasiter une communication, en brouiller les conditions, et ainsi se traduire en incommunication. Parfois même, une incommunication participe à la communication avec un temps de recul : je quitte X en pensant que nous ne nous sommes pas compris ou qu’un malentendu s’est installé entre nous, mais le lendemain, je comprends autrement ce qu’il m’a dit et le malentendu est levé, du moins pour moi. La communication est alors rétablie et l’incommunication n’a été que le révélateur d’une mécompréhension provisoire.
Acommunication. Non communication ? Communication contrôlée ? D'après Paquot, ce serait bien plutôt un refus de communiquer, qui n’obère en rien une future communication…
Depuis des années, la revue Hermès décrypte, commente, argumente, abonde, alimente la question complexe et multiréférentielle la communication. Parmi les titres antérieurs de la revue : L'Autre n'est pas une donnée, La voie des sens, Les stéréotypes encore et toujours. Au début des années 1970, dans Une logique de la communication puis dans La réalité de la réalité, confusion, désinformation, communication, l'école de Palo Alto et Paul Watzlawick avaient théorisé une axiomatique de la communication : impossibilité de ne pas communiquer, paradoxes de la communication et double bind, confusion et désinformation dans la communication, communication pathologique. La revue Hermès continue de creuser le sillon vers une communication compossible entre humains chaque jour plus humains. Car en effet, il est impossible de ne pas communiquer ; et l'incommunication est une des formes de la communication.
Pour aller plus loin
Paquot T. (2017), Dicorue, Vocabulaire ordinaire et extraordinaire des lieux urbains, CNRS éditions