Juste avant la première guerre mondiale, Louis Lambert (belle allusion à Balzac, qu'admirait Kipling !), professeur de français anglophile à Janson-de-Sailly, est tellement amoureux des nouvelles et du If de Rudyard Kipling (Bombay 1862, Londres 1936) qu'il est à la recherche de la traduction idéale du poème. Il se doit de rencontrer, à cette fin, l'inflexible et célèbre écrivain, impérialiste et conservateur avéré, colérique orateur, insatiable globe-trotter, journaliste stakhanoviste, novelliste et conteur surdoué, francophile constant et reconnaissant. Il le croise incidemment lors d'une cure thermale à Vernet-les-bains ; ce dernier lui propose de venir donner des cours de français à son fils John en famille, dans leur résidence rurale du sud de l'Angleterre. Nous sommes en mars 1914, à quelques semaines de la la terrible guerre qui s'annonce déjà. John a 16 ans. Commence alors une (en)quête intime et métaphysique dans le monde de la relation père-fils, mieux encore, de la relation père-enfant, car, on le sait moins, Rudyard Kipling a perdu en 1899, à New York, sa fille adorée Joséphine, six ans, des suites d'une pleurésie. Seize ans après, la mort de John ravivera la plaie causée par cette première mort d'enfant. Un poème peut-il changer une vie ?

Fils de quelqu'un, qui suis-je ?

John Kipling est le soldat inconnu le plus connu du Royaume-Uni. Son père lui avait écrit If, un poème de légende que les Français intitulent par son dernier vers « Tu seras un homme mon fils ». Il l’avait lu comme une injonction à se battre. Pour être un homme aux yeux de son père, ce fils s’était porté volontaire dans une armée qui l’avait réformé du fait d'une myopie rédhibitoire. Le jour de son tout premier assaut à la bataille de Loos (Artois), une rafale le balaya. C’était le 27 septembre 1915. Le lieutenant John Kipling avait 18 ans. Son père en eut définitivement l’âme dévastée. Jamais il ne voulut le croire mort. Seulement disparu. Known unto God, « Connu de Dieu seul », épitaphe officielle de l’armée britannique. Dès lors, il ne cessa de fouiller la terre de la région de Loos, dans l'espoir de retrouver les preuves de la mort de son fils. En vain. Pierre Assouline : Quels qu'ils soient, où qu’ils soient, les autres reposent en paix. Pas lui. John Kipling eut à souffrir toute sa vie d’être le fils de quelqu’un. Il était écrit qu’il aurait aussi à subir cette épreuve durant toute sa mort. Cela vaut bien une relecture du poème !

Si…

Traduction de Jean-François Bedel (2006)

Si tu gardes ta tête quand la folie des autres / S'acharne contre toi et te couvre de fautes / Si tu restes confiant, lorsqu'on doute de toi / Et te veux tolérant, car l'opprobre est sans foi / Si l'attente chez toi n'engendre aucun soupir / Que jamais médisances ne t'entraînent à mentir / Ni qu'être détesté ne te force à haïr / Sans de la perfection vouloir être l'image/ Ni d'aimer pérorer en imitant les sages…

Si tu gardes tes rêves sans n'être qu'un rêveur / Évitant que penser devienne un but en soi / Si tu peux accueillir l'Échec ou le Succès / En faisant part égale à ces deux impostures / Si tu peux supporter que ta parole vraie / Changée par des fripons serve aux sots de pâture / Si l'œuvre de ta vie s'écroulant devant toi / Tu ramasses aussitôt les morceaux sans rancœur / Saisis tes vieux outils, et reprends le labeur…

Si tu peux mettre en jeu tout ce qui t'appartient / Et en risquer l'enjeu d'un coup de pile ou face / En ayant tout perdu, pourtant garder la face / Repartir à zéro, sans un mot, ni chagrin / Si tu mets ton pouvoir, ton audace et ton cœur / À servir ta cause, jusqu'à la dernière heure / Ne pas abandonner quand plus rien ne subsiste / En toi, que ce Vouloir, cette voix qui insiste / Et qui te crie : « Tiens bon ! Garde Force et Vigueur ! »

Si parlant à la foule, tu gardes ta droiture / Accompagnes les rois en sachant d'où tu viens / D'amis ou d'ennemis, redoutes point l'injure / Si, plus qu'un seul être, pour toi compte l'humain / Et si face à ce temps à la fuite implacable / Tu fais à chaque instant ce dont tu es capable / Permettant que toujours tes travaux s'accomplissent / Avec tout ce qu'il offre, ce Monde sera Tien / Et, bien plus encore, tu seras un Homme, mon fils !

Ce billet a été modifié le 30 janvier 2020