Pour lui, la barbarie, dont nous voyons le retour sous diverses formes − terrorisme, bombardement de civils, abandon des migrants se noyant, meurtres impunis, tortures, féminicides, infanticides −, c’est la difficulté croissante à définir une frontière entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas, à dire quels comportements et quelles valeurs doivent être défendus par l’Homme. Ce n’est pas une thématique nouvelle, elle traverse l’histoire. Mais on pensait qu’il y avait un processus de civilisation irréversible, que plus on avançait dans l’histoire humaine, plus on s’améliorait. Force est de constater que cela ne se passe pas vraiment ainsi, que ce soit au Brésil, avec la montée de l’extrême droite, en France avec les violences policières pour réprimer les manifestations et en Europe en général.

Face à ce bruit qui monte, le silence sur la question de l'humain. Quel être humain voulons-nous pour demain ? Un être soumis en permanence aux logiques de performance et de concurrence qui mènent le monde ? Un cyborg, un posthumain, un transhumain augmenté, sans limites ? Qu'est-ce qui vaut la peine d'être vécu aujourd'hui ? Quelles représentations de l'homme nous faisons-nous qui ne soient pas celles d'hier et qui ont débouché, en ce qui concerne l'éducation, soit sur les pédagogies traditionnelles (très majoritaires), soit sur les pédagogies nouvelles (très minoritaires), lesquelles ne sont visiblement plus opérantes désormais ? Quel est le discours anthropologique fondateur de l’éducation ?

L'individu est libre et le sujet abandonné

Les idées éducatives ne manquent pourtant pas de nos jours : recherches scientifiques sérieuses servant d'alibi à un neurocharlatanisme envahissant, cyberculture promettant l'intelligence collective et nous livrant fakenews et cyberbullying, transhumanisme ou posthumanisme censé annoncer, avec une jubilation suicidaire, la fin proche d'Homo Sapiens... Pendant ce temps, chacun survit et bricole comme il peut avec ses enfants ou ses élèves, et les logiques néolibérales de performance et de concurrence dévorent notre monde. La neuroéducation n’ouvre aucun débat sur les finalités de l’éducation, elle ne s’occupe pas d’éducation, mais d’optimisation des performances, de mémorisation et d’apprentissage par des techniques de gestion des réseaux de neurones auxquels on réduit l’élève assisté par un réseau électronique. On s’enferme dans une problématique information-apprentissage-mémorisation qui, pour intéressante qu’elle soit, laisse hors-champ la question pédagogique centrale du désir et de la norme.

Par des détours épistémiques qui peuvent parfois apparaître fastidieux au lecteur, mais qui, in fine, se justifient pleinement dans une pensée en marche, l'auteur démonte la faiblesse du substrat éthique de la cyberculture (La prétention anthropologique de la cyberculture à être une nouvelle culture est-elle sérieuse ? p. 114), décrypte les apories du transhumanisme (Pour ce dernier, l'être humain n'est qu'un ensemble de circuits neuronaux, p. 134). Bref, pour résumer, Les (prétendus) nouveaux discours sur l'éducation nous parlent d'un homme vide, sans histoire, sans contenu, sans contexte, sans monde (p. 170). Mais aussi : sans enfant, et donc sans éducation.

Charlot va chercher dans l'anthropologie philosophique allemande (Gehlen, David, Wulf, mais aussi chez Heidegger et ses épigones Arendt, Patocka, Sloterdijk), et encore chez Descola et Bimbenet des raisons de penser un être humain comme ouverture au monde appelant, comme le fait Sloterdijk, à une nouvelle alliance dans la complexité. Mais cela suffirait-il de vouloir (modérément, propose Charlot) s'insérer dans le flux de la connectivité dynamique pour y résumer la nouvelle anthropologie appelée de ses voeux ?

Pour l'auteur, la question d'une anthropologie valable pour notre temps nécessite un retour sur l'évolution de l'espèce humaine, ce qu'il réalise dans le chapitre IX aux sources de la paléoanthropologie et de la primatologie. Il y retient notamment que L'homme est un animal pédagogique, non seulement il apprend, mais il enseigne, de façon intentionnelle et systématique, non seulement il enseigne, mais il éduque car, outre les savoirs et les compétences, il transmet des normes et met en oeuvre des pédagogies pour que le jeune les intériorise (p. 294). Mais aussi, point fondamental : L'articulation entre ce qui est spécifique à l'homme, i. e. son génome et le monde humain, requiert une éducation, différente de l'apprentissage animal. L'éducation est une condition d'existence de l'espèce humaine, comme condition anthropologique (p. 296).

Pour conclure, Charlot nomme les trois positions anthropologiques possibles aujourd'hui d'après lui : la position posthumaniste ou transhumaniste technophile qui parie sur la fin de l'espèce humaine et son remplacement par des robots et cyborgs ; le posthumanisme philosophique développé par exemple en Amérique latine, qui appelle au Bien vivre, à la modestie de l'être humain face aux autres êtres vivants ou non, au renoncement à dominer le monde (position de nature à construire une éthique respectueuse des autres, quels qu'ils soient) ; enfin assumer le monde, tel qu'il est, et nous en occuper enfin ! (p. 315). Mais, dans ce cas, il nous faut cesser de traiter le monde comme un simple gisement de ressources et comme le décor extérieur de notre activité.

De Bernard Charlot, nous avions suivi La mystification pédagogique (1976) et ses travaux et recherches sur Qu'est-ce qu'apprendre en éducation prioritaire ? École et savoir dans les banlieues et ailleurs (1992) avec Bautier et Rochex, et le Rapport au savoir dans les milieux populaires (1999). Professeur émérite de l’université Paris 8, il est aujourd’hui professeur à l’université fédérale de Sergipe au Brésil, où il a publié de nombreux livres et articles en portugais. Avec Éducation ou barbarie, il nous revient ici avec un très stimulant ouvrage d'anthropologie, de philosophie, de sciences de l'éducation. Rare en ces temps de didactique quantitative, de pédagogie efficace et de neurosciences en veux-tu en voilà. Occuper le monde avec humanité, s'occuper de lui avec solidarité. Car éduquer, c'est éduquer à l'humain.

Ce billet a été modifié le 30 décembre 2020