Quelles sont les conditions de possibilité de ce genre de pratique sans l'apport spécifique de psychologues ? Et puis : connaissance de soi ou connaissance de soi et des autres ?

Connais-toi toi-même, ou... fais la promo d'un test ?

L'article de Régis Forgione, Fabien Hobart et Jean-Philippe Maitre paru dans la revue Cahiers pédagogiques n°560, mars-avril 2020, page 8 (principaux extraits) :

Vous avez déjà complété l’un de ces tests de personnalité que l’on trouve dans la presse spécialisée, vous connaissez sans doute le Myers Briggs Test Indicator (MBTI), destiné à identifier le type psychologique d’un sujet. Inspiré des travaux de Carl Gustav Jung, le MBTI est aujourd’hui largement utilisé dans le recrutement ou le management. On trouve sur le web des dizaines de tests à télécharger ou d’applications destinées à vous permettre de découvrir votre type psychologique.

De prime abord, difficile d’entrevoir une application pédagogique à ces tests. D’abord, parce que si l’école est ce haut lieu du développement de l’esprit critique, il peut être malaisé de convoquer un outil élaboré en deçà de toute méthodologie scientifique. Ensuite, parce qu’il y a sans doute quelque chose de dérangeant dans cette tentative de mettre à jour des personnalités dont la complexité échappe par essence à la mise en case. Enfin, parce que tout ce qui a trait à la psychologie de l’élève, comme les tests psychométriques ou projectifs, relève dans notre système éducatif des missions et compétences des psychologues de l’Éducation nationale.

Pour autant, il semble désormais établi que pour celui ou celle qui souhaite développer le potentiel d’apprentissage de ses élèves, travailler sur les compétences psychosociales est loin d’être une fantaisie pédagogiste (...). Si des organisations soucieuses d’améliorer les performances de leurs équipes sont prêtes à investir, parfois de façon conséquente, dans des formations ou des solutions qui offrent à leurs collaborateurs des outils pour mieux se connaitre et ainsi gagner en efficacité, est-il possible de s’en inspirer pour la classe ? Le pédagogue pourrait-il amorcer avec ses élèves une réflexion sur les forces, les limites, les besoins, les peurs ou les motivations intrinsèques de chacun au bénéfice de ses apprentissages, pour mieux vivre sa condition d’élève ?

Quelles applications pratiques pourrait-on envisager en classe ? Ces tests peuvent donner l’opportunité d’aborder avec les élèves les limites de cette tentative de mise en case évoquée plus haut. Engager une discussion sur les profils psychologiques permet de considérer avec toute la prudence qui s’impose la valeur des résultats obtenus à ces tests. Une fois cette indispensable analyse critique réalisée, l’enseignant pourra s’appuyer sur les profils identifiés pour proposer aux élèves d’organiser le travail de groupe, en mettant à l’épreuve des faits ces résultats et ainsi poursuivre la réflexion autour de leur pertinence. (...) Dans un tout autre domaine, à l’heure où les professeurs principaux ont à animer des temps d’éducation à l’orientation, la construction de séquences autour des types psychologiques permet de planter avec les élèves les bases d’une approche réflexive et introspective de la connaissance de soi, en vue des choix qui doivent être faits de la 3e à la terminale.

Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?

Annick Soubaï, psychologue de l'éducation nationale, directrice du CIO des enseignements supérieurs en Sorbonne, et chargée de cours à Paris-V, nous livre ses réactions et propositions suite à la lecture de l'article des Cahiers pédagogiques. Je l'en remercie vivement.

L'étude d'oeuvres d'auteurs comme Freud, Jung ou d'autres auteurs peut faire partie d'un savoir partagé. Il s'agit de réfléchir sur la manière dont des connaissances sur l'humain se sont constituées dans l'histoire pour en tirer des enseignements pour la conduite de soi-même et de soi-même avec les autres. C'est un objet d'éducation à part entière.

Dans le cadre du cours de philosophie, donc très tard dans la formation des enfants, ces questions sont abordées. Très peu de temps est réservé à une interrogation "intellectuelle" sur la manière dont on conçoit le fonctionnement humain dans ses aspects cognitifs, émotionnels voire fantasmatiques. Si l'on considère l'éducation d'une manière holistique, aucune raison ne s'oppose à ce qu'un enseignant ne s'empare de ces questions avant la classe de terminale pour peu qu'il ait reçu une formation personnelle ou professionnelle qui le légitime dans la posture et les contenus qu'il transmet.

Quant aux supports utilisés pour mieux se connaître, il peut s'agir de textes littéraires, d'études de photos, de contenus numériques, d'oeuvres personnelles ou d'artistes (Caravage, Matisse, etc.), de jeux de rôle, d'ateliers de philosophie, de cours de méditation. On peut aussi proposer des questionnaires en dehors de tout programme d'évaluations psychométriques qui n'entreraient pas dans les compétences d'un enseignant et qui n'auraient pas de raisons d'être dans un cours. Le modèle de Holland peut être étudié en classe avec profit, le MBTI plus complexe aussi pourvu que l'enseignant en précise le contexte de construction, le concept et le champ d'application avec ses portées et ses limites. Il faut donc que l'enseignant ait lui-même une bonne connaissance des outils. Dans le cas d'une utilisation pédagogique d'outils psychologiques, on privilégie une réflexion universelle sur la vision de l'homme et de ses relations avec les autres ou avec le monde du travail. Cette réflexion permet une mise à distance de sa propre expérience, une réflexion très enrichissante sur soi-même et le groupe. L'approche n'est pas différentielle, sélective ou même évaluative, elle est réflexive.

Peut-il encore être pensé aujourd'hui que les tests représentent la réalité du fonctionnement d'une personnalité ou d'une intelligence ? Les tests ne sont que des supports, ce sont des cartes de tarots, en moins joli. Ce sont des objets transitionnels. Qui peut penser que le WISC mesure l'intelligence à part ceux qui en font le commerce ?

Il me semble que partout dans la société, existe le besoin d'élaborer un sens : humaniser ou apprendre à s'humaniser. Les psychologues peuvent y contribuer bien sûr. Mais une approche préconisée et mise en oeuvre par toute personne qui fait une recherche sincère sur elle-même, qui accepte de s'interroger sur son être, sur la manière dont il ou elle peut progresser dans son humanité est pour moi légitime à transmettre. Je dirai même qu'il y a aujourd'hui une réelle urgence à se mettre en situation de s'humaniser soi-même et, autant que faire se peut, d'aider les autres à s'humaniser.

Quand l'incertitude permanente et les crises à répétition ponctuent l'expérience scolaire et juvénile, donc la subjectivation et l'adolescence, les individus ont besoin d'outils pour se repérer. Aider les adolescent.e.s à mieux se connaître et à s'orienter est un sujet légitime de préoccupation pour les professeurs des collèges et lycées. Et il est réjouissant que des professeurs du second degré chargé.e.s de construire et d'animer ex nihilo des séquences collectives d'éducation à l'orientation ou de parcours avenir, mais aussi des entretiens avec les adolescent.e.s, soient en quête d'étayage et d'apprentissage dans leurs activités professionnelles. Toutefois, on peut douter de l'opérativité du test MBTI avec des adolescents, car, mieux adapté à un public adulte dans le cadre du recrutement et du management, il nécessite en outre une formation préalable ainsi qu'un temps de passation et d'exploitation conséquents. Je souhaite aussi rappeler fraternellement aux professeurs que les premiers supports à votre disposition pour travailler la connaissance de soi et des autres − vaste sujet existentiel − sont les contenus liés à votre propre discipline. Enfin, last but not least, il faudrait sans nul doute que les psychologues de l'éducation nationale puissent dégager du temps pour s'intéresser davantage au groupe-classe et à la petite société de pairs − comme le nomme justement Annick Soubaï − qu'il constitue, et d'autre part à leur rôle indispensable de formateurs d'enseignants. Qui suis-je ? Où suis-je ? Que veux-je savoir ? Quelle est ma place ? Où vais-je ? Que m'est-il permis d'espérer ? Mais aussi : quel.le est cet.te autre sans lequel ou laquelle je ne serais rien ni personne, et tout autre ? Que des questions humaines, au fond. Sans oublier la dernière : et après ? Nul besoin de béquilles psychométriques pour y travailler.