Payer cher pour foncer droit dans le mur

Fumey rappelle que la première école de commerce, pardon : business school, a été créée en France sur fonds privés, sous la Restauration, en 1819. Depuis deux siècles, le modèle a fait fortune dans le monde entier, à des tarifs défiant tout entendement : des milliards d’euros circulent ainsi au nom de cet enseignement du business ; en ce moment, la London Business School fait campagne en proposant une inscription à 96 000€ pour son Master of business administration (MBA), le sésame du business international. Fumey présente une cartographie des 28 dites grandes écoles de commerce françaises, pardon : business schools, aux dénominations toutes plus ronflantes les unes que les autres, aux slogans ravageurs («We mean business»), aux sourires de mannequins et aux dents de requins, aux titres de formations longs comme des listes d'avoirs bancaires, et... où l’argent des étudiants sert à accroître les bénéfices des actionnaires. Et encore, faute de place, la cartographie de Gilles Fumey ne nomme pas la pléthore des autres écoles de commerce, pardon : business schools, moins grandes (traduisez : moins rentables)...

Le business a supplanté le commerce

Dans les écoles de commerce, pardon : business schools, la pensée unique reflète une vision néo-libérale, hyper-capitalistique du monde. Pour Parker, repris par Fumey, les liens entre le capitalisme prédateur et les dirigeants aux salaires démesurés sont établis. Ne comptent que performance, rentabilité et résultats financiers. Et diversité, responsabilité(s), éthique ne sont que des habillages. Parker renvoie aux critiques des économistes Thomas Piketty, Emmanuel Saez ou Gabriel Zucman qui s’inscrivent en faux contre l’idée que plus de concentration de richesses au sommet produirait plus d’innovation et de croissance. À titre d'exemple, voici la liste (incomplète) des majeures (traduisez : domaines d'enseignement) proposées dans une grande école française : audit-expertise, contrôle de gestion et management de la performance, management financier et bancaire, finance de marché, finance et gestion internationales, finance d'entreprise, management et gestion face au réel, marketing French excellence, management des ressources humaines, entrepreneuriat. Pour Parker, dans ce monde du business-roi, les êtres humains sont vus comme des ressources technologiques qui servent à ouvrir ou fermer des usines, comme des outils de rentabilité.

Le capitalobscène fait-il encore rêver les étudiants ?

Dans son article paru dix ans après la crise économique mondiale de 2008, Parker pointe le capitalisme de meute et lance l'argument majeur : «Beaucoup, depuis 2008, ont avancé l’idée selon laquelle les écoles de commerce sont responsables de l’avènement de la crise». La question est à nouveau posée par Gilles Fumey en 2020 qui documente le cas français : Faut-il intégrer une business school ? Question légitime que se posent de nombreux étudiants au moment du nouveau monde Covid-19.

Si l'acception occidentale contemporaine de commerce renvoie à sa dimension économique (activité qui consiste à échanger, ou à vendre et acheter des marchandises, produits, valeurs), je rappellerai que, longtemps, le terme aura signifié aussi la fréquentation de personnes, des relations charnelles, des rapports intimes entre homme et femme, le comportement d'une personne dans ses relations (comme par exemple dans l'expression être d'un commerce agréable, facile), ou encore un échange d'idées ou un rapport scientifique avec quelque chose. Est-ce tout cela que l'hubris capitalobscène du business-roi a voulu rayer d'un trait de plume en substituant business à commerce ? Véhiculée par les écoles de commerce (pardon : business schools), la vision d'un monde-Monopoly a cependant un coût très élevé entraînant «des catastrophes environnementales, des guerres de ressources et des migrations forcées, des inégalités à l’intérieur et entre les pays, l’encouragement de l’hyperconsommation ainsi que des pratiques antidémocratiques persistantes au travail» (Parker, 2018). Comment empêcher le capitalisme mondial de conduire la planète à la destruction ?

Pour mieux habiter et respecter le monde :

Géographies en mouvement, le blog de Gilles Fumey

Gilles Fumey a écrit notamment Les Champs du monde (Glénat) ou Les radis d’Ouzbékistan, sous-titré Tour du monde des habitudes alimentaires (éditions François-Bourin). Pour lui, le monde est mis au défi de changer de modèle alimentaire. Militant de Slow Food, il partage ses passions gastronomiques auprès de nombreux publics en France et à l’étranger. Il a fondé à Paris les Cafés géographiques qui ont essaimé dans le monde francophone.

Pour aller plus loin

Midena M. (2021), Entrez rêveurs, sortez manageurs, formation et formatage en école de commerce, La Découverte, 2021

Ce billet a été modifié le 8 janvier 2021