Dans une brillante enquête fort bien documentée parue dans Le Monde des 29-30 août, Élise Karlin montre que, pendant le confinement, de nombreux psychanalystes se sont résolus à mener leurs séances par téléphone ou en visioconférence, contredisant un rituel vieux de plus de cent ans. Professionnels et patients ont découvert des vertus à ce changement radical. Et, même si le retour au sein des cabinets est de nouveau la norme, l’expérience aura fait bouger les lignes. Pourtant, certains, et non des moindres, résistent, non sans arguments.

Passé l'étonnement des premiers jours d'avoir été perçu par la psychanalyste, la psychologue ou la psychiatre comme une personne à risques, le patient aura pu se rassurer en constatant que, malgré un changement de cadre qui paraissait immuable, on ne le laissait pas tomber comme on aura pu le faire des personnes les plus âgées en EHPAD. Et que l'alliance thérapeutique de travail contractée avec la psy pouvait perdurer ainsi, jusqu'au retour au cadre antérieur dans des jours meilleurs.

Élise Karlin : Le téléphone, avenir de la psychanalyse ? La pandémie de Covid-19 et le confinement ont fait imploser la pratique traditionnelle. Pour de nombreux psys, terminé les séances en présence. Depuis le confinement du 17 mars 2020, psychiatres, psychanalystes, psychologues, psycho­thérapeutes ont dû tout repenser, consulter en l’absence de corps, le langage réduit aux mots, la désintégration du rituel. (...) Pour ne laisser personne en souffrance – et continuer à gagner leur vie – la plupart des thérapeutes par la parole ont proposé à leurs patients déjà en traitement de le poursuivre autrement.

Cinq mois après, une partie des psychanalystes interrogés dans l'enquête constate que le nouveau cadre pouvait, contrairement aux réticences et résistances initiales majoritaires dans la profession, entraîner une plus grande proximité et un rapport différent avec le psy. Julia Kristeva, philosophe, psychanalyste : « En principe, je suis opposée au téléphone. Simplement, dans ce moment social très précis où nous étions tous confinés, il a permis de partager son trauma avec une personne de confiance. Certaines solitudes nous conduisent à reformuler les liens. Le téléphone, à travers la voix, a créé une nouvelle forme d’intimité, une autre proximité sensorielle. »

Jusqu'où la télépsychologie ?

Hélène L’Heuillet, elle, a eu du mal à apprivoiser les silences : La présence physique permet de sentir jusqu’à quel point on peut les laisser durer. Au téléphone, on évalue moins bien ces moments où le patient cherche le mot suivant. (...) Certains psychanalystes ont préféré téléphoner eux-mêmes à leurs patients en masquant la ligne, afin d’éviter de communiquer leur numéro de portable. Les autres, adeptes du SMS depuis longtemps, donc reconnus par leurs interlocuteurs, leur ont indiqué que c’était à eux de prendre l’initiative, à l’heure dite, comme on sonne à l’entrée du cabinet.

L’importance du cadre. Après le lien, le lieu. Tous les psychanalystes qui en ont eu la possibilité ont travaillé depuis leur cabinet, dans leur cadre habituel, ­tentant de maintenir les éléments nécessaires au transfert. Pour compenser l’absence du patient, sa manière de dire bonjour, de se tenir sur le divan, d’occuper l’espace, de tendre l’argent ou de le déposer sur le bureau, mais aussi pour faciliter son propre travail d’écoute, celui de praticien, qui laisse divaguer son esprit dans un lieu familier. Les patients, consciemment ou pas, ont eux aussi aménagé de nouveaux cadres. Ceux qui étaient confinés en famille ont souvent décidé de s’isoler dans leur voiture.

Richard Rechtman se dit clairement favorable à une évolution de la pratique analytique : « Le cadre tel qu’il existe a été pensé il y a un siècle ! Le concept reste valide, mais la société a bougé. Nous devons sortir du dogmatisme, répondre aux contraintes nouvelles de nos analysants. Le téléphone leur facilite la vie, pourquoi l’exclure ? Une première rencontre au cabinet est indispensable, mais, lorsque le transfert est installé, le travail peut se faire. »

Christophe Dejours, psychiatre, ­psychanalyste, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, a continué à ­recevoir ses patients sans tenir compte du confinement. Mais, pour ceux qui n’ont pas souhaité se déplacer, il a refusé la moindre consultation par téléphone : « J’en suis incapable. Je suis distrait, ma pensée fout le camp… J’ai besoin de la présence, des odeurs, des peurs – en l’absence de corps pour l’éprouver, il n’y a pas d’affect. » Tous les jours, ce septuagénaire a pris le métro pour aller travailler, à la stupéfaction de ses collègues. Il hausse les épaules : « Je suis médecin. Je n’ai pas l’habitude de me barrer. »

Spécialiste reconnu de la souffrance au travail, Christophe Dejours regrette ce qu’il considère aujourd’hui comme « une standardisation » de la psychanalyse : « Le téléphone, on ne peut pas dire que ce n’est pas de la psychanalyse, parce que le transfert se déploie dans l’écoute. Simplement, c’est une profonde dégradation de notre métier, et je suis indigné que les psychanalystes, même ceux qui y étaient farouchement opposés, l’acceptent désormais sans rechigner. Si c’est ça, l’évolution de la psychanalyse, quelle déception… »

Le conseil en orientation évolue lui aussi en intégrant le conseil psychologique à distance. Dans le chapitre 13 de l'ouvrage collectif Psychologie du conseil en orientation (de Boeck, 2013), Thierry Boy et Martine Poulin rappellent que la question du mixage, de la combinaison du présentiel et du distanciel a touché en premier lieu la formation initiale et continue ainsi que l'université il y a cinquante ans déjà avant de percuter, depuis 2010 environ, la médecine (télémédecine, consultations à distance), la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie.

Dès 2002, l'INETOP-CNAM avait expérimenté, à l'initiative de Thierry Boy, un Parcours d'accueil, de guidage et d'orientation à distance (PAGOD) postulant que certaines activités constitutives du conseil en orientation pouvaient être travaillées à distance. Au-delà de la simple information, il y a place pour le développement de tests en ligne, de groupes de discussion, d'identités virtuelles et d'interactions de conseil à distance, synchrones et asynchrones.

Thierry Boy et Martine Poulin concluent ainsi, page 328 : La relation d'aide et de conseil doit prendre en compte les modifications d'usage chez les jeunes (ces derniers passent plus de 3h/jour sur Internet). Cette question ne trouvera sens qu'à l'aune d'une réflexion approfondie sur la déontologie et l'éthique qui devraient inspirer ces nouvelles pratiques. Il s'agit tout simplement d'éviter que, sous couvert des technologies nouvelles, les apports des théories du conseil psychologique ne soient réduits à la portion congrue au profit d'une "science" sans conscience.

Ce mot a été amodié le 8 décembre 2022

Pour aller plus loin

Haddouk L., Schneider B. (2022), Télépsychologie, Erès éditions.