Raccrocher, se rapprocher de soi
Par Jacques Vauloup le lundi 19 octobre 2020, 04:58 - S'orienter − Devenir - Lien permanent
Nommés improprement décrocheurs
, Mouna, Harmonie ou Charly ont entre 16 et 20 ans. Bons à rien ?
Cabossés de la vie ?
Adolescences difficiles ?
Au Pôle innovant lycéen, dans le 12è arrondissement de Paris, une équipe de profs passionnés et engagés s'acharne, pas à pas, à les réconcilier avec eux-mêmes. Alors qu'ils ne voulaient plus entendre parler de l'école, ces "raccrocheurs" y reviennent, y révèlent leurs talents cachés et parviennent à se rapprocher de soi. Une caméra posée en confiance et en immersion au plus près des jeunes et de trois profs.
− Que peut ressentir quelqu'un qui doit faire un choix ? (exercice d'écriture spontanée proposé par la prof de français)
− Peur de réfléchir... Mal de tête... Fatigue... (Théo)
Entre cours de dessin, séance de français, atelier de tapisserie et recherche personnelle sur ordinateur en vue de la réalisation d'un court exposé sur un métier et les formations y conduisant, la caméra suit au jour le jour, avec discrétion et respect, les galères des jeunes qui, déshabitués de l'école depuis des semaines, parfois des mois, n'arrivent pas nécessairement, malgré les aménagements et assouplissements du Pôle innovant lycée, à y retourner régulièrement. Sur le dos des blouses bleues revêtues en atelier, on a écrit : Joue ta vie avant qu'elle ne se joue de toi
et d'autres vrais messages de vie encore...
− Comment on peut faire pour vous aider ? (une prof à Hector)
− Malgré mes efforts, je n'arrive pas à arrêter ma conso, sinon je vais péter les plombs... Je préfère me shooter la gueule plutôt que de me suicider. (Hector)
− L'essentiel, c'est que vous reveniez ici... (la prof, voix douce)
− Je sais... (Hector)
Toujours à hauteur des élèves, les profs leur parlent doucement, sans aucun jugement, souvent avec humour, mais non sans fermeté. Assis près d'eux à l'ordinateur, agenouillés près de leur chaise, ils leur proposent régulièrement des colloques singuliers auxquels les jeunes se dérobent parfois, mais finalement souscrivent quand ils voient que, jamais, on ne les jugera : J'ai honte, mais de quoi ? Je m'sens inutile, et pourtant c'est mon fait... Je m'efforce de rester dans mon moi
(rap fredonné par Mouna en atelier)
− Mouna, t'es là ou quoi ? Ton job d'élève, c'est de jouer le jeu et de faire ce qu'on te demande de faire. On y va ? (une prof)
− Vous êtes relou, vous... (Mouna à la prof)
− Oui, je sais. J'suis même payée pour être relou... On y va ? (la prof, sur un ton enjoué mais ferme)
Particulièrement denses et riches, les moments de conseils auxquels sont convié.e.s régulièrement chaque jeune et ses parents. Dans le dialogue, on y valorise les résultats positifs et les progressions favorables, on encourage la réflexivité des jeunes et leur prise de conscience des éléments à améliorer, et toujours on privilégie l'action, on la planifie et on la régule ensemble, avec le souci constant de l'autonomisation de chaque jeune. Aidé par ses profs, Hector a trouvé une mission de service civique, il est fier d'en parler en présence de sa mère : Se mettre dans l'action, et ça rebondit
. Co-produit par Temps Noir, Public Sénat, Vosges Télévision et Lyon Capitale TV, le documentaire d'Edouard Mills-Affif (2018) nous embarque dans le quotidien, le pas-à-pas, la pédagogie au ras du sol. Il témoigne avec justesse, authenticité, empathie et éloquence, mais sans aucun bavardage, de la vie quotidienne des enseignants valeureux et ingénieux au contact des plus fragiles.