Dans son article publié dans Le Monde du 16 novembre, Léa Iribarnegaray porte la voix de l'association Nightline France : Sommes-nous armés pour faire face à la vulnérabilité psychique des étudiants, en cette période de crise ? La réponse de Nightline est sans appel : la France traîne un énorme retard concernant le nombre de psychologues exerçant dans les établissements d’enseignement supérieur, comme le montre son rapport publié le 16 novembre, qui dresse des comparaisons internationales.

Selon cette étude, la France compte un psychologue en équivalent temps plein pour 30 000 étudiants. Aux Etats-Unis, c’est un pour 1 500 étudiants ; au Canada, un pour 3 000 ; en Australie, un pour 4 000. Le taux de la France est huit fois inférieur à celui des six autres pays recensés, et vingt fois inférieur à ce que recommande l’association qui accrédite les services de santé mentale universitaire dans le monde, qui conseille de viser un psychologue équivalent temps plein pour 1 000 à 1 500 étudiants.

Certes la crise de la santé mentale étudiante n'a pas commencé avec le Covid-19, mais il n'est pas du tout rassurant de la voir s'aggraver dangereusement avec la crise sanitaire de 2020. Alors que 75 % des épisodes psychiatriques apparaissent avant l’âge de 24 ans, les professionnels de santé affirment la nécessité d’investir dans la prévention et le soin de ces troubles. Et, selon une enquête de l'association médicale australienne, la crise du Covid-19 pourrait engendrer une augmentation de 30 % du nombre de suicides chez les jeunes d’ici à quelques années.

Faux départ. Comme l'écrit Paul Quinio dans Libé le 14 janvier 2021, l'expression résume ce début d'année calamiteux pour les étudiants : Un amer faux départ. Un profond mal-être qui, Covid oblige, affecte les étudiants. Faux départ du cocon familial. Faux départ dans les études avec des cours en visio quand ils ont lieu. Faux départ pour tisser ces liens amicaux souvent durables. Faux départ dans l’apprentissage d’une activité professionnelle. Bref, faux départ dans cette nouvelle vie qui devait s’ouvrir, si déterminante pour se forger un avenir, mais qui en réalité se ferme à tout ce qu’un jeune espère. Constat alarmant : les étudiants vont mal. Scolairement. Socialement. Psychologiquement. Et si on ne fait rien, on va dans le mur.

Explosion des demandes de consultations

Laurent Gerbaud, président de l’Association des directeurs des services de santé universitaire, médecin directeur du pôle santé handicap étudiants à l’université Clermont-Auvergne : On compte en France un psychologue à temps plein pour 30 000 étudiants. C’est consternant. La raison principale, c’est que, dans les services de santé universitaire, il n'y a eu aucun investissement depuis les années 1970. Dans le même temps, le nombre d’étudiants a considérablement augmenté, ce qui explique que nous sommes sous-dimensionnés dans tous nos domaines d’action : la santé mentale mais aussi le soin et la prévention. À cela s’ajoute une deuxième couche : en France, les consultations de psychologues ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale.

Et d'ajouter : La crise, nous la vivons au quotidien, et encore plus fort actuellement. La pandémie n’est qu’un révélateur de problèmes anciens, elle exacerbe tout. Plutôt qu’une crise sanitaire, il s’agit d’une crise hospitalière majeure, mais aussi d’une crise de la préparation qui prouve notre incapacité à anticiper et à protéger les plus fragiles. (...) Il est terriblement brutal d’accuser les jeunes en leur lançant : « C’est de votre faute si les gens meurent en réa ! » Avec la perte de leurs petits boulots, l’isolement lié au basculement des cours en ligne et le grand flou qui entoure les examens à venir, les étudiants doivent faire face à des éléments puissants de déstabilisation. Les mesures imposées par le gouvernement sont vécues comme une punition, avec un fort sentiment d’injustice.

Quand arrêtera-t-on de stigmatiser la jeunesse en la bunkérisant dans des chambres de 8 m2 et en lui interdisant l'accès à de vrais cours, à de vrais profs, à de vrais camarades, et non à leurs avatars numériques ? Ne voit-on pas que les étudiantes et étudiants de première et deuxième années sont des plus fragiles et que, faute de cours, de stages, de jobs, de vie sociale minimale, ils risquent de décrocher, d'abandonner, de se désespérer ? Pourquoi les étudiants des campus n'auraient-ils pas le droit d'aller en cours alors que les étudiants des classes préparatoires aux grandes écoles ont le droit (et le devoir) de fréquenter leur lycée comme si de rien n'était ? Comment le Gouvernement compte-t-il renforcer l'aide psychologique aux jeunes ? Et last but not least, comment se fait-il que la Sécurité sociale et les Mutuelles santé ne prennent pas en charge le coût des consultations psychologiques assurées en libéral ?

Ce billet a été modifié les 2, 6 et 9 décembre 2020, puis les 12 et 15 janvier 2021

Pour aller plus loin

La vie étudiante au temps du COVID-19, OVE-Infos, n°42, septembre 2020, 12 p.

Suite aux annonces du Président de la République sur le média Brut le 3 décembre, la ministre des enseignements supérieurs, de la recherche et de l'innovation a déclaré au journal Ouest-France le 4 décembre : Nous sommes en train de préparer un retour progressif des étudiants sur le mois de janvier, avec les établissements, les agences régionales de santé et les préfets. Nous allons travailler avec les universités à plusieurs hypothèses de reprise en fonction de l’évolution de la situation sanitaire. Elle a également annoncé le recrutement de référents CROUS et de 20.000 tuteurs (étudiants de 3è et 4è année) à l'attention des étudiants de 1è année ainsi que le renforcement de l’accompagnement par quatre-vingts psychologues et soixante assistantes sociales pour les six prochains mois. C'est un début qui appelle des suites tangibles pour une Université maltraitée. Neuf mois après le début du premier confinement de mars 2020, le gouvernement s'aperçoit qu'il y a près de trois millions de jeunes dans les universités ; il est temps de s'en occuper sérieusement.