Un jeune sur dix est pauvre. Si, comme le fait l'Observatoire des inégalités, on fixe le seuil de pauvreté à 50% du niveau de vie médian, un jeune sur dix dispose de moins de 885 euros par mois pour vivre. En France, selon ce critère, 5,3 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté (8,3 % de la population). On voit que les jeunes sont plus touchés que l'ensemble de la population. Et ce, malgré le filet social de protection qui fait de la France l’un des pays européens les moins touchés par le phénomène.

La faille des 18-24 ans

22 % des 18-24 ans qui ne vivent plus chez leurs parents figurent parmi les pauvres, plus d'un jeune sur cinq. Il faut dire que jusqu'à 25 ans, les jeunes sont exclus des minima sociaux (RSA notamment). Pire encore : leur situation s'est aggravée depuis les années 2000 sur fond de chômage, de précarité des statuts et de bas salaires. On frémit aux conséquences durables, pour les jeunes, de la crise sanitaire et économique consécutive à la pandémie de Covid-19 dont les effets déjà très tangibles en 2020, s'aggraveront en 2021.

Le diplôme protège de la pauvreté. Taux de pauvreté deux fois plus élevé pour les non-diplômés. Plus de 80 % des personnes en situation de pauvreté ont au maximum le bac et un petit tiers n’a aucun diplôme. Les auteurs du rapport soulignent la cruauté du système français qui trie très tôt à l’école et laisse ensuite peu de chances à ceux restés au bord de la route lors de leur parcours scolaire. Faut-il rappeler que 6è puissance économique mondiale, la France compte 2,2 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, avec moins de 708 euros par mois pour une personne seule ?

Un revenu minimum garanti pour les jeunes

La France a les moyens de mettre en place un RSA dès l'âge de 18 ans ou, si l'on préfère, un revenu minimum unique qui garantisse la sortie de la pauvreté des plus démunis. En aura-t-elle la volonté ? Dans la tribune qu'ils ont publiée sur le site de l'Observatoire des inégalités le 19 novembre, les sociologues François Dubet et Marie Duru-Bellat affirment qu'en éducation, il faut donner la priorité aux vaincus.

Un régime d’inégalités plus ou moins fines s’est installé à l’intérieur même du système scolaire. Si de plus en plus de jeunes étudient aujourd’hui, ils ne font pas tous les mêmes études. À terme, les vainqueurs de la compétition scolaire sont toujours les mêmes, et les vaincus aussi : l’origine sociale reste le facteur déterminant des parcours et des compétences scolaires. Les vainqueurs de la compétition à laquelle accèdent de plus en plus de jeunes sont toujours les enfants des classes moyennes supérieures, pendant que les vaincus restent ceux des classes populaires les plus défavorisées. La déception est d’autant plus grande que l’école française s’est longtemps perçue comme un îlot de justice dans un monde injuste et, surtout, parce que dans notre pays les inégalités scolaires sont beaucoup plus grandes que ce que supposerait l’impact des seules inégalités sociales.

Nous nous mobilisons pour défendre les classes de latin et les options rares, nous combattons la sélection à l’université, mais défendons les classes préparatoires, alors que le fait que 20 % des élèves qui entrent au collège ont du mal à écrire et à compter ne semble guère nous révolter. Nous voulons plus pour ceux qui ont (déjà) plus. Bien plus qu’ailleurs, le diplôme fixe le type d’emploi et le revenu auxquels accèdent les jeunes. Alors que les vainqueurs de la compétition scolaire bénéficient quasiment de rentes, les vaincus sont condamnés au chômage et à la précarité.

Écoutons bien la conclusion des sociologues : Ce clivage culturel et moral a de lourdes conséquences politiques. Une grande partie des vainqueurs de la massification scolaire disposant de toutes les ressources de légitimité, de toutes les opportunités sociales et politiques, adhérant au libéralisme culturel et à la méritocratie définie comme l’égalité des chances, forment une nouvelle « classe » se situant vers la gauche, les Verts et les partis sociaux libéraux. Une classe souvent indignée mais défendant aussi ses intérêts et donc un certain conservatisme, notamment scolaire. Tout le problème vient de ce que, parallèlement, une grande partie des vaincus de l’école démocratique de masse basculent vers l’absentéisme politique, le nationalisme, le culte des hommes forts, la défiance envers la démocratie, l’hostilité aux immigrés et aux plus pauvres, les populismes et l’extrême droite.

Ainsi, nous en sommes là. Comme le disait Victor Hugo, C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches (L'homme qui rit, 1869). «Un monde précaire est un monde sans téléologie» lance Anna Tsing, anthropologue de la fin des mythes du progrès, de la modernité et de la croissance. Qui a vraiment intérêt à l'aggravation de la pauvreté des plus vulnérables, et des jeunes en particulier si ce n'est les plus riches ? Quelle sera notre nouvelle téléologie hors l'argent fou qui a tout corrompu ? Parier sur l'avenir, c'est, comme l'a dit Patrick Boucheron à France inter le 16 décembre : Décrétons l'année 2021 l'année de la jeunesse ! Des plus vulnérables.

Annexes

Conseil économique, social et environnemental (CESE), Jeunes, le devoir d'avenir, décembre 2020, 8 p.

Conseil économique, social et environnemental (CESE), Pauvreté, entendre les alarmes pour éviter la crise humanitaire, décembre 2020, 8 p.