Au Québec, le métier de conseiller d’orientation (80% de femmes) a été créé il y a une cinquantaine d’années. L'Ordre qui encadre la profession protège le public en s'assurant de la compétence de celles et ceux qui portent le titre. Complexité de l’activité, connaissances requises pour l’exercer, caractère personnel des rapports avec les bénéficiaires des services, gravité pour ceux-ci d’un préjudice potentiel, confidentialité des informations : tout est décrit dans le Code de la profession. Si le conseiller d'orientation peut travailler dans différents secteurs d'activité (emploi, éducation, santé), près de la moitié d’entre eux œuvrent dans le domaine scolaire.

Marquée par la Nouvelle gestion publique (NGP) (appelée Révision générale des politiques publiques en France), la réforme du système éducatif (2005) a impacté l'identité de métier du conseiller d'orientation, sa place dans la société, ses pratiques et ses règles de métier. La NGP prescrit «une plus grande flexibilité fonctionnelle et une pratique axée sur la collaboration-conseil auprès des acteurs scolaires : renforcement du pouvoir des établissements, individualisation des parcours de formation, différenciation pédagogique, culture entrepreneuriale, rapprochement entre les employés et les élèves et leurs parents. Elle impute désormais aux conseillères d'orientation une responsabilité légale à l'égard d'activités liées à la relation directe aux élèves dits vulnérables.

Au Québec, une profession en profonde transformation

Dans les écoles, depuis la réforme de 2005, l'orientation est devenue un apprentissage transversal. Le décloisonnement des pratiques vise une plus grande collaboration entre les acteurs de l’école pour soutenir l’orientation. Les conseillers d'orientation sont enjoints d'offrir moins de services directs aux élèves et de jouer un rôle de consultant auprès des différents acteurs. Selon cette réforme, la responsabilité d’aider les jeunes à s’orienter ne relève plus seulement des conseillers d'orientation ou des enseignants, mais de l’école dans son ensemble. Le lecteur aura reconnu l'approche orientante, directement héritée de l'Activation du développement vocationnel et personnel (ADVP) des années 1970.

Or, parallèlement, une autre réforme liée à la question de la santé mentale et des élèves dits vulnérables − dont les élèves handicapés, en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage − a assigné aux conseillers d'orientation une place plus importante dans l'intervention clinique et le service direct aux élèves. D'où, pour la profession, une mise en tension entre des prescriptions institutionnelles contradictoires : assurer moins de services directs aux élèves dans le premier cas, davantage dans le second.

Avec une approche quantitative, la recherche de Viviers, Anne et Dronne documente dans quelle mesure les conseillers d'orientation du secondaire reconnaissent ou non leur métier dans ce qu’ils font : les pratiques qui correspondent le mieux à ce désir de métier versus celles que les professionnels mettent effectivement en œuvre. Le secteur scolaire étudié ici regroupe les écoles secondaires de formation générale (12-17 ans), les centres de formation des adultes ayant interrompu leurs études secondaires et souhaitant les compléter ainsi que les centres de formation professionnelle menant à de nombreux métiers.

Dans le travail réel, les conseillers d'orientation doivent composer avec les prescriptions découlant de la mise en oeuvre de ces réformes tout en considérant leur propre désir de métier (Osty, 2002). Selon Osty, le désir de métier est «une intense dynamique de construction d’une identité au travail dans l’entreprise qui s’inscrit dans une filiation ancestrale des gens de métier, cherchant à travers la production d’une œuvre les voies d’un accomplissement de soi». Lorsque des écarts substantiels surviennent entre les activités portées par ce désir de métier et celles du quotidien, les conseillers d'orientation peuvent vivre une expérience de travail empreinte de souffrance. Vécu subjectif partagé, cette souffrance est un empêchement d’agir au cœur de son métier : on ne reconnaît plus sa profession dans ce qu’on fait.

Souffrance identitaire de métier et stratégies d'adaptation

Les transformations de la profession commandées par l'institution scolaire et le système professionnel ont généré des tensions sur le plan de l’identité de métier pouvant se traduire en souffrance. Elles découlent de divergences, d’incompatibilités voire d’empêchements auxquels les conseillers d'orientation sont confrontés, individuellement et collectivement, dans le réel de leur activité de travail (page 97).

Selon Clot (2015), la souffrance au travail est une «amputation du pouvoir d’agir» qui atteint l’intégrité de la personne en empêchant son développement à travers le travail. Selon la psychodynamique du travail, la souffrance implique un espace de lutte psychique entre ce qui est désiré et le réel de l’activité qui lui fait obstacle (Dejours & Molinier, in Molinier 2008).

Le point d'achoppement réside, aux yeux des conseillères d'orientation, dans la tension entre la présence trop forte, dans leur expérience quotidienne du travail, d’une diversité de tâches peu en lien avec leur expertise professionnelle (gestion administrative des parcours scolaires) et le coeur du désir de métier qui réside dans la relation d’aide aux élèves. La recherche décrit les stratégies déployées par les personnels en réponse : adaptations défensives (De Gaulejac et Hanique, 2015) qui peuvent aller jusqu'au désinvestissement subjectif (perdre son métier), ou à l'inverse stratégies offensives de protection du métier (actions collectives).

Conduit en 2016 auprès de 224 personnes, le questionnaire propose une fort heuristique Échelle des pratiques professionnelles en milieu scolaire, répartie en 7 axes et plus de 80 pratiques (pages 114-118). Je recommande son analyse aux professionnels de l'orientation en France. On peut s'y reporter dans l'annexe 1 de ce billet. La recherche identifie cinq profils de professionnelles : les satisfaits polyvalents (18%), les satisfaits de la relation d'aide sans travail administratif (13%), les professionnels empêchés (20%), les pragmatiques (31%), les professionnels en souffrance (18%). Au bilan, que la tension sur la question de la relation d'aide apparaisse ici aiguë ne nous surprendra pas tant elle impacte aujourd'hui tous les métiers du service direct à l'élève. Au Québec, le rôle de conseiller-expert, de consultant semble accepté mais difficile à mettre en oeuvre et avec des écarts importants constatés entre les professionnelles et les situations dans lesquelles elles évoluent. En revanche, l'envahissement de l'activité par les tâches administratives est très majoritairement décrié. En conclusion, les auteurs proposent que leur analyse par profils de professionnels soit mise à l'épreuve de délibérations et débats au sein de groupes de conseillers d'orientation. Good idea !