La vie n'est-elle qu'une errance absurde ? Est-ce que je peux être l'universel singulier ? Puis-je exister en mon nom ? Puis-je habiter ma parole ici et maintenant ? Au prix d'une quête inachevée, d'une quête du sens de vivre, qu'ai-je fait de ce que l'on a fait de moi ?

Sans être aucunement un disciple de Krishnamurti, qui d'ailleurs n'en voulut point, Alexandre Lhotellier se réfère à son oeuvre comme à « un long fleuve tranquille » où on pourrait naviguer et se baigner de temps en temps. Nous n'en avons jamais fini de trouver la fraicheur du sens. Nous le prenons, nous lisons une page, nous trouvons un thème, il y a quelque chose qui nous frappe d'instant en instant. (...) Et c'est cela qui me trouble. Pourquoi cette oeuvre a-t-elle un impact ? C'est en Inde que j'ai découvert que j'étais celte et breton.

Le conseil, c'est la sagesse dans la contingence de l'unique. Au lieu de dire des généralités sur la sagesse, ce qui m'intéresse, c'est la personne en face de moi et comment nous partageons ce type de travail. Le conseil, pour moi, ce n'est pas du tout classiquement donner des conseils, c'est tenir conseil. Ce tenir conseil n'est pas une invention de psychologue, il existe depuis que les hommes existent : l'arbre du conseil, le conseil du village, le conseil des anciens. Le conseil n'est pas donné, il est tenu. Krishnamurti : Vous me demandez de vous donner des conseils, mais seuls les fous sont capables d'en donner. Ou encore : « Les gurus se contentent de décréter ce qu'il convient de faire, mais dès qu'ils s'agit de passer aux actes, ils sont introuvables ».

Lhotellier d'ajouter : Pour moi, tenir conseil est un voyage. La spirale mystique n'est pas loin. Créer la béance du silence qui va rompre avec le bavardage habituel lorsque nous parlons, lorsque nous faisons semblant (...). Je crois que dans le vide provisoire du savoir surgit la plénitude de l'instant de la connaissance nouvelle, donnant naissance à une autre manière de s'adresser et de se répondre. Ce voyage est ouvert par la qualité d'une relation, par la qualité dialogique de l'expression et de l'écoute. Ce n'est pas du tout la relation maître-disciple, orateur-auditeur, parleur-écoutant. Dans la relation, nous sommes alors tous deux travailleurs de sens, en essayant de comprendre. C'est un peu une forme de socratisme, de dialogisme existentiel.

Comprendre et pas seulement écouter

« Me comprenez -vous ? » questionnait Krishnamurti. Ranesh répondait : « Je vous écoute ». Krishnamurti ajoutait : « Ce n'est pas suffisant... ». Écouter, comprendre, accompagner... Lhotellier : C'est lorsque ce qui est est perçu sans déformation qu'il y a compréhension. Et cette compréhension engendre une qualité guérisseuse. Mais la compréhension ne peut venir que de votre propre lucidité individuelle, non par le miracle provoqué par un autre, non par l'impression, l'influence, la contrainte ou l'imposition de l'idée d'un autre. Le tenir conseil, ce n'est pas une simple information transmise par quelqu'un qui sait à quelqu'un qui ne sait pas, ce n'est pas une prescription normative, ce n'est pas une recommandation affective, ce n'est pas une manipulation indirecte.

« Nous sommes tous quelque part des criminels par inattention », dit un universitaire. Lhotellier : L'attention concentrée, l'attention flottante, on en parle, mais comment est-ce que je fais tout cela ? J'ai besoin d'être aidé là-dedans. S'il y a une préoccupation dialogique, c'est bien que le non dialogique domine ! C'est parce que nous ne dialoguons pas que nous parlons du dialogue ! Si nous étions tous dialogiques, ça finirait peut-être par se savoir, et la question ne se poserait même pas !

Et Krishnamurti encore :

Parole de braise, éclair dans la nuit

Un fil de foudre se perd dans la terre

Un grain de soleil amorce le matin

Naissance d'une parole, souffrance de l'origine

Traversée de l'orage, déchirement de l'éclair

Le sacré en permanence est à dire

Alexandre Lhotellier est allé en Inde à la rencontre d'une autre pensée. Il n'en est pas sorti indemne. Dans ce texte Krishnamurti et le conseil, il a l'honnêteté, l'authenticité et le courage d'admettre que cette rencontre l'a bouleversé, troublé, transformé : C'est une parole qui ne cherche pas à s'imposer, à expliquer, à convaincre, qui pense devant d'autres, qui cherche à susciter un geste analogue et qui dit : je n'ai pas de parole si vous n'avez pas de parole. Il cite Bachelard : « Deux hommes qui veulent s'entendre vraiment ont dû d'abord se contredire ». Et il prône une pratique et une éthique de la parole à plusieurs qui soit autre chose qu'une coexistence de solitudes, un rapport de force, un simulacre de savoir ou un caquetoir de cacophonie. Une véritable éthique de l'écoute, du tenir conseil. Concluant, il se confie : Je cherche un au-delà de la sagesse, une compassion ouverte au mystère de la vie. Alors je reste comme un veilleur de nuit dans l'attention de l'attente, en questionnement de veille, de vigilance, de fondement, de l'orientation du chemin. Je reste dans l'ouverture des signes possibles. (...) Ma tendresse s'obstine ; voilà ce que je voulais vous dire.