Psychiatrie en faillite
Par Jacques Vauloup le vendredi 11 juin 2021, 04:04 - Droit d'irritation - Lien permanent
Il y a d'abord ces locaux, souvent vétustes. Il y a ces horloges qui n'existent pas. Il y a le temps qui coule, des délais d'attente sans fin. Il y a des hospitalisations qui n'en finissent pas. Il y a des papiers à remplir. Il y a ce taux qui n'a pas de raison d'être − 37% des patients hospitalisés sans leur consentement. Il y a l'arbitraire et ces droits qu'on ne respecte pas. Il y a ces mineurs hospitalisés avec les adultes.
(Eric Favereau, Faillite sur la psychiatrie, Libération, 30 mars 2021)
Marie-Jeanne Richard, présidente de l'Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapé.e.s psychiques (UNAFAM) : Aujourd'hui, le système de santé en psychiatrie a été abandonné par les pouvoirs publics. C'est désespérant. En dépit des recommandations, il ne se passe rien.
Isolement, contention : l'horreur autorisée
On maltraite les malheureux, les épuisés. La liste des tristes constats est longue : soins sans consentement, isolement forcé, contention hors de contrôle, libertés individuelles bafouées, chambres d'isolement vétustes ou dangereuses, détournements de procédure, mise en danger de mineurs hospitalisés en services pour adultes, etc.
L'institution psychiatrique est malade, dangereusement malade, nous dit le rapport publié par l'UNAFAM en mars 2021, sur la base du travail effectué par les Commissions départementales des soins psychiatriques (CDSP).
Pourtant censées constituer un des piliers de la démocratie sanitaire, jouant un rôle de vigie au sein des hôpitaux psychiatriques, comprenant des médecins et des représentants des usagers, ces CDSP sont très peu soutenues par l'État et les Agences régionales de santé (ARS). Pire encore, en 2019, l'État a supprimé le magistrat dans la composition des dites commissions.
Horresco referens. En 2019, 78 000 personnes étaient hospitalisées en soins sans consentement et 37% mises en isolement (source : Agence technique de l’information hospitalière, 2019).
Franck, Maria, Nadia, Adrienne : Qu'est-ce que je fais là ?
Dans À la folie, Joy Sorman raconte de manière sensible sa rencontre avec Franck, Maria, Nadia, échoués là, au pavillon 4B d'un hôpital psychiatrique. Paroles de malades ou supposés tels. Paroles de soignantes et de soignants aussi. Sans complaisance. Avec réalisme, authenticité et respect.
Maria, la maléfique sorcière
: Ici, on réfléchit toute la journée, on n'a rien d'autre à foutre, mais ça ne rend pas intelligent car pour être intelligent, il faut agir
(page 23). Imprécatrice : Voyez-les, ces inquisiteurs, les psys qui font la chasse aux anormaux soi-disant, aux dégénérés et aux vicieux, beaucoup plus qu'à notre souffrance, croyez-moi
(page 24).
Adrienne, agente de service hospitalier (ASH) et proche des malades : Écoutez pas leurs conneries égalitaires, la folie, c'est comme de se retrouver à la rue, ça ne tombe pas sur n'importe qui
(page 91). De moins en moins de lits, de plus en plus de violence sociale. Et psychique.
Et si la psychiatrie était, au même titre que la prison ou l'Ehpad, l'impensé de la santé et de la société ? Et si son état révélait le degré d'(in)humanité d'une société ?
Il aura fallu presque un an avant de se rendre compte que la pandémie de Covid-19, les conditions de confinement, la rupture du lien social, la perte d'emploi, l'esseulement généralisé, le tout écran entraînaient des effets néfastes sur la santé psychique des personnes jeunes ou moins jeunes : troubles anxieux, angoisses, insomnies, prises d'anxiolytiques, d'antidépresseurs, idéations suicidaires...
Et, dans les cas les plus graves, burn-out, décompensations pouvant aller jusqu'à la mise en danger de soi, d'autrui et au suicide. Depuis mars 2020, on a beaucoup documenté et commenté l'état désastreux, avant Covid, des services d'urgence de l'hôpital public. Pourquoi n'aura-t-on pas informé avec autant de force les citoyennes et citoyens sur la fragilisation extrême du système psychiatrique après des années d'abandon par les pouvoirs publics ?
Allons-nous une fois de plus fermer les yeux sur cet impensable pourtant bien réel ? À moins que l'on ne préfère enfermer définitivement les malades dans leur camisole chimique avec des molécules de plus en plus puissantes et toxiques ?
Pour les faire taire, une fois pour toutes. ■
Ce mot a été modifié le 16 juin, le 27 juin puis le 28 juin 2021
Pour aller plus loin
Cour des Comptes, Les parcours dans l'organisation des soins de psychiatrie, rapport, février 2021
Malaise dans la psychiatrie, Le 1, n°345, 5 mai 2021
Raybaud A., Chez les étudiants en médecine, la psychiatrie plus déclassée que jamais, Le Monde, 17 juin 2021-20210616-call_titre_1||La-psychiatrie-plus-déclassée-que-jamais-chez-les-étudiants-en-médecine-Le-Monde-16-juin-2021]