Longtemps administration de l'État, les Postes-Télégraphes-Téléphones (PTT) sont devenues une entreprise publique autonome en 1991 avec la séparation d'avec France Télécom. Puis société anonyme en 2010. Une entreprise de profit, qui reste toutefois, pour le moment, entièrement détenue par des capitaux publics.

Tournée 21, cité des Sauterelles

L'organisateur de la tournée 21 annonce : 3h 43 mn 59 s. Je n'en reviens toujours pas. Une durée dont La Poste déduit qu'il y a de la marge pour le facteur, du gras à éliminer dans son emploi du temps, du boulot à rajouter dans sa journée. Une durée si éloignée de mes performances, et même des horaires dont Romuald a l'habitude alors qu'il est titulaire de la tournée. Une durée pourtant que Dominique (l'organisateur) qualifie de réelle, sans craindre la redondance.

Tous les jours, je fais du mauvais boulot. Bien sûr, une grosse part du courrier qui passe entre mes mains arrive à ses destinataires dans des délais qui demeurent raisonnables à défaut d'être toujours réglementaires. (…) Certes les usagers ne mourront pas de ne pas recevoir, ou de recevoir en retard, les pubs d'Auchan et Carrefour. Mais les résultats du laboratoire d'analyses médicales ? Le versement d'allocations ou de prestations sociales ? (p. 78)

Frédéric Winslow Taylor (1856-1915) n'est pas mort

On disait Taylor mort avec la disparition de ses Principles of scientific management (1911) dans l'industrie. Il a visiblement trouvé des terrains d'application florissants dans le tertiaire et les services : commerce, hôtellerie, restauration, distribution, transport, logistique, services aux personnes, services aux entreprises. Et au premier chef, sa recommandation principale : la division entre brainwork et manuel labor. À La Poste, Nicolas Jounin constate que l'ombre de Taylor est partout.

Le sociologue convoque Taylor dans des dialogues imaginaires d'une grande acuité. Et la réalité des rythmes et cadences dépasse la fiction. Rythmes prescrits : 1400 objets/heure pour trier le courrier avant la tournée, 5 mn pour récupérer le vélo et le charger, rouler entre 8 et 15 km/h jusqu'au premier point de distribution puis entre 4,77 et 12 km/h ensuite, temps de remise des lettres compris entre 3,33 et 4,02 centiminutes (sic) par pli. On arrive ainsi à 3h 43 mn et 59 s pour la tournée 21 de la cité des Sauterelles, horaire que personne, y compris les plus expérimentés, ne peuvent tenir.

Distribuer un recommandé avec accusé de réception : 1'30". C'est sans compter avec le Cerbère qui vous accueille gentiment ou avec l'oubli du pass digicod qui donne accès au hall d'entrée de l'immeuble et aux boîtes aux lettres. C'est sans compter aussi avec les règles du Code de la route auxquelles les facteurs sont eux aussi soumis mais dans l'impossibilité d'appliquer à la lettre, vu les délais.

Tous les deux ans, La Poste met en place une nouvelle réorganisation : suppression de tournées, alourdissement des tournées restantes, déploiement des horaires de bureau et des tournées mixtes, etc. Sandrine, cheffe d'équipe, ancienne factrice : Avant la réorganisation, ça marchait très bien, maintenant, il n'y a plus rien qui marche, j'ai l'impression de ne plus savoir rien faire.

Il y a...

Il y a la baisse des volumes de courrier, qui pose à l'entreprise une question économique. Il y a aussi que cette baisse ne concerne pas tous les objets que La Poste achemine (colis, recommandés, petits paquets). Le ciseau des courbes pose des problèmes pratiques redoutables. Il y a la contradiction entre la tentative de s'adapter à ces évolutions et la nécessité d'une stabilité relative des organisations, des manières de travailler, comme condition de leur efficacité. (p. 317)

Il y a des délais à respecter, il y a des dizaines d'étapes d'acheminement, d'un point à l'autre, à faire se succéder avec le moins de frottement possible. Il y a la concurrence qui rôde, s'invitant sur les segments lucratifs, délaissant les autres que La Poste est contrainte d'entretenir au nom du service public universel. Il y a le développement de la silver économie, des réseaux numériques et de leur sécurité, sur lesquels La Poste se veut en pointe, en même temps qu'elle cherche à devenir un géant de la banque et de l'assurance. (p. 317)

Et il y a, tour à tour considérés comme des poids morts ou des alliés de cette stratégie, 70.000 facteurs. Ils font tous le même métier, mais tellement différemment, en ville et en campagne, dans des zones d'activité et dans des zones résidentielles, dans des quartiers riches et des quartiers pauvres, en plaine et en montagne... Comment organiser leur travail ? (p. 317)

Depuis que j'ai refermé l'ouvrage passionnant de Nicolas Jounin, je regarde d'une autre façon l'homme ou la femme habillée en bleu marine juché.e sur une bicyclette jaune désormais à assistance électrique. Derrière le Bonjour ! ou le salut de la main furtif de connivence entre deux-roues, je perçois mieux la pression de la société anonyme, la vulnérabilité des factrices et facteurs à vélo ainsi que leur utilité sociale. Tout particulièrement en ces temps incertains où la distanciation sociale et les gestes-barrières sont préconisés par le Biopouvoir. Jusqu'à quand, jusqu'à quels dégâts irrémédiables la rationalité gestionnaire, le calcul de rentabilité d'actionnaires cupides et le management scientifique poursuivront-ils impunément leur travail de sape du lien social ? En attendant, ma petite-fille Rose envoie des cartes postales à son grand cousin du Canada. Car, comme le dit Postes Canada, une lettre resserre les liens.