La migration, la mobilité, sont des actes volontaires, des projets migratoires signifiant la recherche d'un ailleurs. L'exil est un départ contraint, une itinérance, une errance pour tenter de survivre. Ce distinguo est, selon l’auteur, un élément fondateur de la clinique de l’Autre pouvant conduire à un accompagnement mieux adapté aux projets migratoires et à une prise en charge contenante des exilés, qui prévienne l’effondrement dépressif et les passages à l’acte. Dans tous les cas, voyager, aller ailleurs, c’est changer de langue et se confronter à l’altérité en soi et à celle de l’autre, ce qui expose le voyageur à un chamboulement de ses représentations du monde.

Institutions pas conçues pour accueillir l'Autre

Les institutions ne sont pas conçues pour accueillir l’Autre, et ce sont plutôt les professionnels qui les rendent capables de lui assurer ces mêmes services. Or, ces mêmes professionnels, qui excellent dans cette ouverture et dans leurs attitudes, ne sont pas à l’abri des confusions, d’autant plus qu’ils ne sont pas formés ni à l’accueil de l’autre ni à la distinction du migrant, de l’exilé et encore moins de l’itinérant.

En effet, si le migrant a un projet migratoire qu’il convient d’accompagner, l’exilé et l’itinérant en sont dépourvus, mais ont des besoins nécessitant leur transformation en des demandes, pour que les institutions du pays d’accueil et les professionnels y répondent.

Si l'on ajoute les confusions de langage, l'intraductibilité des mots techniques dans les langues des migrants, il est indispensable de repenser l’accueil et de l’adapter en tenant compte des spécificités de ce public. En effet, de la pertinence de l’accueil dépendent les suites à donner aux demandes et aux besoins des personnes et familles qui viennent d’ailleurs.

Souffrances et affres de l'exil

Si Isam Idris ne minimise pas les risques du traumatisme migratoire, il en nomme les possibilités pour un migrant qui avait chez lui, avant de partir, une place, un rôle et une fonction. Et qui aura du temps et mille occasions d'intégrer progressivement la société d'accueil.

Départ contraint, l'exil est un déplacement forcé, un arrachement brutal à sa terre natale pour aller survivre ailleurs, avec une douloureuse coupure de ses racines. Il s’accompagne d'un trauma avec des séquelles physiques, psychologiques sur plusieurs générations. Aussi, l’exil, le trauma et les processus de survie qui en résultent impliquent une prise en charge à l’aune des dégâts occasionnés par des persécutions, des menaces de mort, de la torture et de l’humiliation.

Isam Idris développe des vignettes cliniques : un couple maghrébin en difficulté de concevoir des enfants après un périple périlleux en passant par la Libye et l’Italie ; des épouses qui viennent rejoindre leurs époux sans qu’elles aient de projets pour elles-mêmes ; des mineurs non accompagnés conduits à des expéditions dangereuses pour grandir loin de chez eux, vivant des deuils impossibles et développant une suradaptation ou une sous-adaptation qui entravent leur évolution dans le pays d’accueil.

Contenance et non opposition

La contenance est une technique d’aide qui se fonde sur une posture professionnelle acceptant les illusions de ces jeunes sans pour autant les admettre. Cette posture conduit ces jeunes à une douce confrontation avec le réel du pays d’accueil, ses institutions, ses règles. Toute opposition rationnelle à leurs illusions les pousse à s’y arc-bouter et à échouer dans leur scolarité, leur formation et leur insertion sociale.

La clinique de l’errance est une clinique du vide, en dépit des fugues, des troubles psychiques, de failles de contenance familiale, de la maltraitance, etc. Le sujet errant déploie toute son énergie psychique au service de la permanence de la survie, comme une défense pulsionnelle qu’il ne peut élaborer. La conduite erratique serait une forme de leurre qui masque des carences narcissiques et des difficultés identificatoires permettant, paradoxalement, de ne pas être pour exister. Il est donc indispensable de développer une contenance pouvant canaliser les potentiels chez ces jeunes, afin qu’ils puissent passer de l’errance à une itinérance appuyant, une fois majeurs, la demande d'asile.

La reconduite à la frontière ou aux centres de rétention réactive les violences subies. Le manque de contenance dans les centres de rétention administrative conduit à une errance menant les jeunes, désormais majeurs selon la loi française, au chaos. Certains de ces jeunes non accompagnés retournent chez eux ou vont dans d’autres pays pour fuir la réalité de leurs situations. Ces parcours ne leur permettent pas de grandir ; ils perdent les bénéfices de la minorité légale et se retrouvent nulle part. Confrontés à la réalité et à l’échec de l’aventure qu’ils ont entreprise, une minorité de ces jeunes souhaite revenir au bercail. La contenance les aiderait à préparer un retour honorable et ritualisé, prévenant les troubles psychiques, les passages à l’acte et l’enfermement dans l’errance.

En conclusion, Isam Idris indique que {{les problèmes posés par la migration, l’exil ou l’itinérance des jeunes ne résident ni dans leurs cultures respectives ni dans les cultures des pays d’accueil. Ils relèvent de la confrontation avec la différence de sexes, de cultures et de langues, et des confusions dans les discours et les approches techniques qui brouillent l’accueil de l’étranger. Il est essentiel d'élargir les capacités des dispositifs d’accueil, d’accompagnement et de prise en charge, par toute une série de renonciations : renoncer à comprendre, à obtenir un récit cohérent, renoncer à comparer, etc. L'altérité et la diversité ne se gèrent pas, mais s’accueillent. Renoncer à gérer la diversité, c’est rendre le migrant acteur de ses démarches, capable d’élaborer son trauma, et permettre à l’itinérant de se retrouver.