Malika, présence dans le désert
Par Jacques Vauloup le vendredi 15 octobre 2021, 05:21 - Cinépassion - Lien permanent
Septuagénaire à la porte ouverte à toute heure, par tout temps, l'algérienne Malika tient un gourbi-café sans eau courante, sans fenêtres, au 143, rue du désert sur la la Transsaharienne Alger-Tamanrasset, "route de l'unité africaine". Aucun routier du désert ne saurait manquer cette halte.
Selon les cas, et en fonction de ce qu'il lui reste, elle sert un café, un thé, une omelette, un verre d'eau ou une cigarette :
... à Maïa la bikeuse polonaise qui traverse seule le Sahara ; elle lui confie ne pas avoir d’enfant ;
... au gars venu de nulle part qui lui dit qu'il recherche son frère et repart en auto-stop ;
... au conducteur de semi-remorque qui dit que ça eût payé de conduire ces gros poids-lourds sur l'axe Nord-Sud Alger-Tamanrasset (1922 km), mais que ça ne paye plus ;
... au Kabyle habitué qui lui fait des confidences sur sa vie privée et lui dit de ne pas lâcher ; elle revient avec lui sur son propre passé douloureux ; des rumeurs ont couru sur son compte, sa famille a choisi l’opprobre et l’a rejetée ;
... au groupe de musiciens et de chanteurs qui entonnent une sarabande en son honneur ;
... aux deux imams moralisateurs et inquisiteurs qui se demandent bien ce que fait, là, une femme seule ;
... aux routiers qui repartent en la bénissant par des Inch Allah appuyés et si reconnaissants ;
... aux jeunes errants remontant du Sud vers les lumières supposées de l'Europe, les yeux dans les mirages du Nord, la tête encombrée de doutes et de craintes.
Magie d'instants uniques. Temps arrêté. La caméra de Hassen Ferhani nous offre de magnifiques plans-séquences. La vie, la présence humaine ne tiennent qu'à un fil. Les routiers s’arrêtent autant pour rendre visite à Malika que pour se désaltérer. Parfois aucun mot n’est nécessaire. La présence de Malika est une forme de résistance au temps qui passe. Avec rien, dans le dénuement le plus total, elle offre sa présence humaine. Miracle d'humanité. Nous sommes embarqués de bout en bout. Et puis, un jour, on annonce que, de l'autre côté de la route, une station-service va s'installer... Ils ne tiendront pas quinze jours
, murmure-t-elle. Je n'oublierai pas Malika.