Accompagnement individuel ou collectif ?
Par Jacques Vauloup le dimanche 7 novembre 2021, 05:09 - S'orienter − Devenir - Lien permanent
Rêve individuel ou utilité sociale, il faut choisir
Pour la vice-présidente de l'APSYEN, l’accompagnement à l’orientation proposé par les psychologues et les professeurs − dans l'article, Delphine Riccio ne les distingue pas − ne peut plus se centrer uniquement sur les aspirations individuelles des élèves mais devrait leur permettre aussi de réfléchir collectivement au monde de demain. Extraits : Entre les désirs des individus et les places en formation, il existe un premier hiatus. Certaines formations sont sursollicitées quand d’autres sont délaissées. (...) Au fond, c’est la relation formation-diplôme-emploi qui est largement distendue. (...) Plus globalement, l’adolescence est une période de construction identitaire où le jeune s’interroge sur son rapport au monde, sur qui il est et ce qu’il souhaite devenir. Dans ce questionnement, l’idéal occupe une place prépondérante. L’impossibilité d’accéder à la formation ou au métier rêvé est source d’une souffrance psychique pouvant conduire à de graves dépressions.
L'essentiel de l'argument est ici : En proposant un accompagnement à l’orientation centré sur le projet de l’élève, nous nourrissons les illusions chez les adolescents d’un tout-est-possible. Dans cette démarche, la réflexion en orientation reste à un niveau individuel, propice à la souffrance psychique…. et désarticulée des problématiques d’organisation sociale du travail. Pourtant, le contexte actuel de crises sanitaire, économique, sociale et environnementale a amené beaucoup de personnes à s’interroger sur l’utilité de leur métier. Il serait dommage de ne pas faire profiter les jeunes de ces réflexions. Chaque jour, nous voyons un paradoxe agir. Alors que l’urgence climatique vient interroger notre surconsommation, lorsqu’on parle orientation et projection dans l’avenir, il s’agit avant tout d’une rêverie individuelle, celle d’un bon métier où l’on gagne de l’argent pour assurer une consommation qui ne manquerait de rien. Or, les ressources naturelles sont limitées.
Et encore : Aujourd’hui, il apparaît clairement que l’éducation à l’orientation ne peut plus se suffire de la question individuelle "Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?" mais se doit d’être une question collective : "Quelle société voulons-nous construire demain ?" À quel moment apportons-nous l’intelligibilité aux jeunes de comprendre les enjeux sociétaux contemporains, de valoriser la diversité des métiers et leur utilité sociale, de rendre compte des injustices pour une conscience citoyenne entre les humains ? (...) Une didactique des métiers existe mais elle est peu présente à l’école. Or, cette démarche engagerait les jeunes dans l’acquisition d’outils de compréhension du monde qui les entoure.
Pour l'APSYEN, il s’avère indispensable d’accompagner les jeunes à pouvoir conduire la société dans une direction qui fasse sens. (...) Construire un monde habitable et respectueux du vivant fait sens ; il est temps aujourd’hui d’adopter une démarche en orientation humaniste qui favorise l’élaboration d’un rapport "Je-Nous", entre individualités et collectif.
Rêve individuel ou utilité sociale, faut-il choisir ?
Si pertinente qu'elle puisse paraître, la question posée par l'APSYEN ne saurait être considérée comme une nouveauté issue de la crise pandémique ou de la désorientation d'un monde déboussolé. Des jeunes se retrouvent désabusés devant les résultats des algorithmes AFFELNET (orientation post-collège) ou Parcours sup (orientation post-lycée). Si des jeunes se retrouvent dans cette situation, n'est-ce pas la plupart du temps par défaut de préparation individuelle et collective ? En effet, du temps où 5% d'une classe d'âge (en 1950) ou 20% (en 1970) atteignaient le baccalauréat, 80 à 95% des non-bacheliers pouvaient se sentir légitimement lésés de ne pas avoir ce droit.
Mais la plus grande injustice ne réside-t-elle pas dans le fait que dans cette lutte féroce des classements et des placements, les plus pauvres, les plus démunis socialement, culturellement et économiquement sont les perdants assurés du struggle for life alors que les héritiers font la course en tête, en consommateurs avisés du placement scolaire pour leur progéniture, sûrs de la force de leurs réseaux et de leurs avoirs bancaires ? L'inégalité la plus criante n'est-elle pas qu'à la présumée moribonde lutte des classes un néo-capitalisme impitoyable (pour les pauvres) a substitué une lutte des places tout autant délétère et discriminante pour les exclus de la compétition scolaire, sociale, culturelle et économique ?
Pour compléter l'autocritique manifestée par l'APSYEN devant la scolarisation outrancière et aporétique des démarches en orientation conduites aujourd'hui et leur trop grande abstraction des contextes des mondes du travail et de leur représentation par les jeunes, il est bon de rappeler que l'orientation à la française a toujours été pensée et construite comme une orientation scolaire et professionnelle. Les deux associées, combinées, cimentées, coordonnées, encordées. Orientation professionnelle d'abord pendant 35 ans (1920-1955), puis de plus en plus scolaire au fur et mesure que la socialisation des adolescents et jeunes français passait majoritairement par le collège (boom du collège au début des années 1960 après l'obligation scolaire portée à 16 ans en 1959), puis par le lycée (accentuation à partir des années 1989) et l'université (accélération à dater des années 1995).
L'APSYEN remet en exergue utilement un constat ancien et néanmoins utile, mais il serait à mes yeux bien insuffisant s'il n'était assorti de préconisations, de prescriptions, de stratégies, procédures et protocoles opératoires (rien d'accessible, de visible, d'utile aux usagers sur le site de l'association). En effet, la scolarisation de l'orientation initiale est devenue tellement envahissante depuis les années 1990 que le risque est grand de ne voir dans la jeunesse que des élèves scolarisés à aiguiller, à orienter, à placer au mieux dans le dédale du(des) lycée(s) ou le labyrinthe du troisième degré (post-Bac). On en oublie, ce faisant, de travailler ou d'explorer méthodiquement et collectivement, avec les élèves et les professeurs justement, mais aussi avec les milieux professionnels locaux, la connaissance des métiers, les représentations qu'ont les jeunes du travail d'aujourd'hui et de demain. Chaque adolescent.e restant confiné.e dans ses rêves et ses réalités, confié.e à la chance ou à la malchance d'être aidé.e − ou pas − par sa famille.
L'orientation, cause politique de tout premier ordre
Pour avancer dans l'action après tant d'années de tergiversations, de procrastinations, d'évitements, de dénégations ou de dénis, de vécu abandonnique des professionnels de l'orientation occasionné par le déficit criant de moyens humains pour travailler, je ne résiste pas à nommer l'idée à laquelle pensent probablement, sans la citer, Delphine Riccio et l'APSYEN : n'est-il pas temps de construire avec les jeunes une nouvelle Psycho(socio)pédagogie de l'orientation professionnelle qui reprendrait, en l'actualisant et en la rendant lisible et signifiante pour la jeunesse des années 2020-2030, celle qu'avait construite Antoine Léon en 1957 !
Comment s'étonner que dans nos sociétés sans boussole collective, sans engagement pour un commun partagé, véritablement dé-solées, le seul repère de sens se recentre sur l'individu, le sujet ?
Agir collectivement supposerait pour le moins de repréciser de quelle(s) psychologie(s) l'orientation est le nom : une psychologie du care (psychologie clinique) ou une psychologie du faire (psychosociopédagogie) ? Ces deux approches professionnelles, à mes yeux indispensables et complémentaires, peuvent-elles être conduites par la même psychologue ? Le moment est venu soit de rééquilibrer le métier de psychologue de l'éducation nationale du second degré entre la clinique psychologique et la psychosociopédagogie de l'orientation professionnelle ; soit d'implanter, à côté et en complément du psychologue clinicien, un.e psychosociopédagogue de l'orientation professionnelle dans les second et troisième degrés de l'enseignement.
Qu'en disent aussi les organisations professionnelles patronales et salariées ? Les fédérations de parents d'élèves ? Les partis politiques ? Les usagers ? Pourquoi au fond, vu l'importance de ses enjeux individuels et collectifs, psychiques et sociétaux, l'orientation ne (re)deviendrait-elle pas la grande cause politique (oui, politique !) qu'elle fut à la sortie des Première et Deuxième guerres mondiales ainsi qu'au début de la Cinquième République ? Puisqu'elle le vaut bien.
Dans Le Monde du 13 octobre, D
Commentaires
Propos orientés politiquement.
Je souscris bien volontiers et sans barguigner à l’analyse des propos de Delphine Riccio que fait Jacques Vauloup en titillant l’APSYEN. Pour moi, Delphine Riccio se situe dans une démarche de pardon dont je reconnais la justesse et la sincérité, mais elle ne réussit pas à en défendre le remplacement de façon convaincante, puisqu’elle gomme le ressort premier et essentiel : celui de la décision du politique, concept qui devrait rassembler citoyens, partis, associations, syndicats, etc. dans la Res Publica. Si elle se sort brillamment d’une démonstration qui se veut « moderne », cela reste à mes yeux un aimable bavardage pour ne pas dire une distribution de poudre magique.
En effet, loin de promouvoir « le gouvernement en fonction du bien du peuple, par opposition au gouvernement en fonction du bien privé des membres d'une classe (ou d'une personne unique) », elle apporte un soutien - inespéré parce que relevant du domaine de « l’expertise » - aux principes dit pragmatiques que met en avant ParcourSup. L’ultralibéral Jean-Michel Blanquer a poussé là un pion, non dénué de feinte morale, mais gros de dangers : au lieu de proposer à chaque jeune une (des) piste(s) en fonction de l’intérêt individuel exprimé (formation intellectuelle et professionnelle, appétence pour tel mode de vie, place équitable dans le groupe humain) d’où « naîtra » le projet de formation, la procédure ParcourSup permet de trier telle ou tel pour lui assigner le rang qui rapportera le plus – mais à qui en définitive ? - à moindre coût pour le plus grand nombre, avec une mise de fonds, peut-être élevée mais surtout « sécure » pour quelques-uns. En somme, on voit resurgir le vieil adage : « the right man at the right place », ou, pour mieux reprendre les propos du chef de l’État, il faut promouvoir le goût du risque, la vertu d’entreprendre et d’investir.
L’emballage médiatique devient roi et se pare des meilleurs sentiments, pourvu que les profits restent en coulisses assurés, à tout le moins protégés, dans la droite ligne de l’ultralibéralisme - pour faire grossier. Face à l’explosion des profits boursiers (le comble de la prise de risque) certes dématérialisés mais sonnants et trébuchants, que comptent tous ceux pour qui en définitive « rien n’est possible », mais à qui il faudrait proposer de réfléchir sur l’utilité d’un métier désormais fantasmé puisque confié à la chance ? A traverser la rue, peu gagnent mais surtout, beaucoup perdent au jeu de bonneteau.
Alors que faire ?
Jacques rappelle les grandes étapes de l’Histoire de France, quand il s’est agi de relever le pays de ses effondrements. L’apport d’Antoine Léon à l’orientation éducative (cf. Pierre Roche https://journals.openedition.org ) fut essentiel. L’arrière-plan de son parcours, une vie à la recherche « d’un marxisme élaboré incluant une certaine conception du fait scientifique et de la méthode pour le saisir où s’opposent les attributs et les relations, la substance et l’accident, la constatation et l’éducation … (Roche, 2019) », ne devrait pas être éludé dans un tel contexte.
Je ne crains pas de le dire : Jacques Vauloup a raison. L’Orientation cause nationale ? Chiche !
Bonjour Jacques et merci. Je suis un peu "atterré" (le terme est trop fort). Alors mes propos sont juste badins, ça me parait plus juste. Si je ne m'abuse, Jean Guichard est un des spécialistes du "life-design", "self design" toutes conceptions que je partage largement depuis longtemps. Trouver la référence à Jean Guichard sous la plume d'une vice-présidente de l'APSYEN est pour le moins inattendu. Il ne me semble pas que ces thèses faisaient partie des lignes défendues ces dernières années, ni du "background" qui aurait pu appuyer une existence confirmée des CIO, mais je peux me tromper.
Les derniers développement de Guichard abordent effectivement les questions éthiques et du sens en formulant la question suivante :
« Par quelle formation et quelle vie active donner sens et perspective à mon existence ? »
Phrase que j'ai souhaité mettre en exergue du projet de CIO de La Roche/Yon. Opposer l'individuel au collectif n'a pas de signification pour moi. C'est bien au point de rencontre des exigences sociales et de la construction individuelle que se situe la problématique de l'orientation. J'ai eu l'occasion de le développer par le passé. Si j'essaye de voir le côté positif à mon sens du texte de Delphine Riccio, c'est juste qu'il est encore temps de redécouvrir la liaison désir/réalité, pas pour en faire une explication de la dépression "attendue" des populations et spécialement des publics jeunes, mais un objet de lutte utile et de résilience pour chaque individu.
A cet égard les explications que tu donnais sur le Kairos constituent des pistes de travail non négligeables.
Enfin, ce que tu décris sous le terme de sociopsychopédagogue a, mais je suis plaisantin tu sais bien, un furieux goût de conseiller d'orientation psychologue. Voire de la version encore antérieure du conseiller d'orientation.
Pour moi, la dimension Orientation a définitivement un impact beaucoup plus important que les grands champs de la psycho, de la socio et de la philosophie (que je préfère à pédagogie-fort utile mais opérationnelle) qui ne sont tous que ses affidés pourrait-on dire, si l'on reste d'humeur badine. Mais je ne suis pas un universitaire et mes conceptions sont donc non valides. Alors rangeons-nous derrière Jean Guichard. Je trouve que c'est plutôt pas mal comme début. Il faut vraiment être optimiste pour penser qu'on est à un début mais c'est vrai l'histoire est, dit-on, un éternel recommencement.
Delphine RICCIO a lancé une véritable question . Je salue son initiative et le débat qu'elle suscite qui j'espère s'amplifiera.
L'orientation traite toujours de la question de l'avenir. Qu'est-ce que je vais faire plus tard ? Qu'est-ce que je vais devenir ? sont des questions qui se tapissent derrière le choix de la bonne formation ou du bon métier. Il est vrai que cet avenir est incertain, pour le moins. Pour les plus pessimistes, il est même compromis. C'est de la vie de la planète dont il s'agit et donc de la vie des hommes. La question est donc grave. Les jeunes sont pour une partie très sensibilisés par les questions du changement climatique. Il en va de leur survie. Certains diplômés de l'enseignement supérieur après quelques années bien payées dans l'entreprise la quittent pour faire du maraîchage ou ouvrir une boulangerie car ils veulent retrouver un sens à leur travail, à leur vie. Bien informés, ils ne veulent plus que le fruit de leur labeur serve à enrichir l'activité virtuelle des actionnaires.
Mais, renoncer à nos modes de consommation, à une société d'abondance dans laquelle nous avons évolué n'est pas aisé. Nous sommes tous pris au piège de la consommation, conditionnés que nous sommes, grands et petits, sachants et non sachants. Nous avons cherché à émanciper le peuple en nourrissant la demande, vocabulaire de l'entretien psychologique, qui fait étrangement écho à celui de l'économie. Par nos pratiques, nous avons encouragé des comportements de consommateurs imbéciles "parce qu'on le vaut bien" (cf slogan de l'OREAL). Nous avons entendu la demande individuelle comme antidote à l'attitude de travailleurs serviles, que nos pratiques voulaient éviter. L'individu contre l'entreprise. C'est un peu ce qui s'est passé, non ? Mais l'illusion a fait son oeuvre. Le désir satisfait n'a pas émancipé l'individu. Il a augmenté sa frustration, il l'a emmené dans la spirale du toujours plus. Nous y sommes. Nous allons peut être en creuver. Toutes les sagesses nous auront pourtant prévenu.
Ceci dit, il est légitime qu'un jeune veuille un bon métier, qu'il souhaite occuper une bonne place. Comment le blâmer d'un tel désir ? Gagner de l'argent n'est pas sale sauf si on s'en sert pour de mauvaises finalités.
C'est d'un projet de société dont on manque. Et il n'est pas facile à trouver. Quant à l'Education, depuis les Lumières, elle est porteuse de solutions, notamment dans la capacité qu'elle donne à exercer un esprit critique. Il faut que les professeurs retrouvent l'enthousiasme de leurs ancêtres, les hussards de la république, qu'ils soient mûs par le désir d'élever leurs élèves. Il faut que les psychologues de l'Education nationale révisent leurs pratiques et trouvent dans le politique auquel ils participent une inspiration qui fasse d'eux des acteurs du changement. Un changement qu'il faudra définir, car tout changement n'est pas forcément positif.
Mais pour cela, il faut être porteurs d'espoir et gardiens de valeurs authentiques car au fond, que l'on soit professeurs, conseillers de tout poil ou parents ou grands-parents, on ne transmet bien que ce que l'on est.
Il est temps de se remettre en question, il est temps de cultiver le doute fécond. C'est peut-être ce que Delphine RICCIO nous invite à faire. Commencer par une approche dualiste articulant le désir de l'individu aux besoins du collectif est un bon début, mais on sait que cette pensée risque rapidement de montrer ses limites. Il faut chercher d'autres paradigmes. Si l'on reste dans celui-ci, il faudrait me semble-t-il que l'on se pose la question de ses devoirs. Qu'est-ce que je peux faire aujourd'hui pour moi, pour les autres et pour le monde de bien, de beau et de bon ? La question n'est pas nouvelle.