Rêve individuel ou utilité sociale, il faut choisir

Pour la vice-présidente de l'APSYEN, l’accompagnement à l’orientation proposé par les psychologues et les professeurs − dans l'article, Delphine Riccio ne les distingue pas − ne peut plus se centrer uniquement sur les aspirations individuelles des élèves mais devrait leur permettre aussi de réfléchir collectivement au monde de demain. Extraits : Entre les désirs des individus et les places en formation, il existe un premier hiatus. Certaines formations sont sursollicitées quand d’autres sont délaissées. (...) Au fond, c’est la relation formation-diplôme-emploi qui est largement distendue. (...) Plus globalement, l’adolescence est une période de construction identitaire où le jeune s’interroge sur son rapport au monde, sur qui il est et ce qu’il souhaite devenir. Dans ce questionnement, l’idéal occupe une place prépondérante. L’impossibilité d’accéder à la formation ou au métier rêvé est source d’une souffrance psychique pouvant conduire à de graves dépressions.

L'essentiel de l'argument est ici : En proposant un accompagnement à l’orientation centré sur le projet de l’élève, nous nourrissons les illusions chez les adolescents d’un tout-est-possible. Dans cette démarche, la réflexion en orientation reste à un niveau individuel, propice à la souffrance psychique…. et désarticulée des problématiques d’organisation sociale du travail. Pourtant, le contexte actuel de crises sanitaire, économique, sociale et environnementale a amené beaucoup de personnes à s’interroger sur l’utilité de leur métier. Il serait dommage de ne pas faire profiter les jeunes de ces réflexions. Chaque jour, nous voyons un paradoxe agir. Alors que l’urgence climatique vient interroger notre surconsommation, lorsqu’on parle orientation et projection dans l’avenir, il s’agit avant tout d’une rêverie individuelle, celle d’un bon métier où l’on gagne de l’argent pour assurer une consommation qui ne manquerait de rien. Or, les ressources naturelles sont limitées.

Et encore : Aujourd’hui, il apparaît clairement que l’éducation à l’orientation ne peut plus se suffire de la question individuelle "Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?" mais se doit d’être une question collective : "Quelle société voulons-nous construire demain ?" À quel moment apportons-nous l’intelligibilité aux jeunes de comprendre les enjeux sociétaux contemporains, de valoriser la diversité des métiers et leur utilité sociale, de rendre compte des injustices pour une conscience citoyenne entre les humains ? (...) Une didactique des métiers existe mais elle est peu présente à l’école. Or, cette démarche engagerait les jeunes dans l’acquisition d’outils de compréhension du monde qui les entoure.

Pour l'APSYEN, il s’avère indispensable d’accompagner les jeunes à pouvoir conduire la société dans une direction qui fasse sens. (...) Construire un monde habitable et respectueux du vivant fait sens ; il est temps aujourd’hui d’adopter une démarche en orientation humaniste qui favorise l’élaboration d’un rapport "Je-Nous", entre individualités et collectif.

Rêve individuel ou utilité sociale, faut-il choisir ?

Si pertinente qu'elle puisse paraître, la question posée par l'APSYEN ne saurait être considérée comme une nouveauté issue de la crise pandémique ou de la désorientation d'un monde déboussolé. Des jeunes se retrouvent désabusés devant les résultats des algorithmes AFFELNET (orientation post-collège) ou Parcours sup (orientation post-lycée). Si des jeunes se retrouvent dans cette situation, n'est-ce pas la plupart du temps par défaut de préparation individuelle et collective ? En effet, du temps où 5% d'une classe d'âge (en 1950) ou 20% (en 1970) atteignaient le baccalauréat, 80 à 95% des non-bacheliers pouvaient se sentir légitimement lésés de ne pas avoir ce droit.

Mais la plus grande injustice ne réside-t-elle pas dans le fait que dans cette lutte féroce des classements et des placements, les plus pauvres, les plus démunis socialement, culturellement et économiquement sont les perdants assurés du struggle for life alors que les héritiers font la course en tête, en consommateurs avisés du placement scolaire pour leur progéniture, sûrs de la force de leurs réseaux et de leurs avoirs bancaires ? L'inégalité la plus criante n'est-elle pas qu'à la présumée moribonde lutte des classes un néo-capitalisme impitoyable (pour les pauvres) a substitué une lutte des places tout autant délétère et discriminante pour les exclus de la compétition scolaire, sociale, culturelle et économique ?

Pour compléter l'autocritique manifestée par l'APSYEN devant la scolarisation outrancière et aporétique des démarches en orientation conduites aujourd'hui et leur trop grande abstraction des contextes des mondes du travail et de leur représentation par les jeunes, il est bon de rappeler que l'orientation à la française a toujours été pensée et construite comme une orientation scolaire et professionnelle. Les deux associées, combinées, cimentées, coordonnées, encordées. Orientation professionnelle d'abord pendant 35 ans (1920-1955), puis de plus en plus scolaire au fur et mesure que la socialisation des adolescents et jeunes français passait majoritairement par le collège (boom du collège au début des années 1960 après l'obligation scolaire portée à 16 ans en 1959), puis par le lycée (accentuation à partir des années 1989) et l'université (accélération à dater des années 1995).

L'APSYEN remet en exergue utilement un constat ancien et néanmoins utile, mais il serait à mes yeux bien insuffisant s'il n'était assorti de préconisations, de prescriptions, de stratégies, procédures et protocoles opératoires (rien d'accessible, de visible, d'utile aux usagers sur le site de l'association). En effet, la scolarisation de l'orientation initiale est devenue tellement envahissante depuis les années 1990 que le risque est grand de ne voir dans la jeunesse que des élèves scolarisés à aiguiller, à orienter, à placer au mieux dans le dédale du(des) lycée(s) ou le labyrinthe du troisième degré (post-Bac). On en oublie, ce faisant, de travailler ou d'explorer méthodiquement et collectivement, avec les élèves et les professeurs justement, mais aussi avec les milieux professionnels locaux, la connaissance des métiers, les représentations qu'ont les jeunes du travail d'aujourd'hui et de demain. Chaque adolescent.e restant confiné.e dans ses rêves et ses réalités, confié.e à la chance ou à la malchance d'être aidé.e − ou pas − par sa famille.

L'orientation, cause politique de tout premier ordre

Pour avancer dans l'action après tant d'années de tergiversations, de procrastinations, d'évitements, de dénégations ou de dénis, de vécu abandonnique des professionnels de l'orientation occasionné par le déficit criant de moyens humains pour travailler, je ne résiste pas à nommer l'idée à laquelle pensent probablement, sans la citer, Delphine Riccio et l'APSYEN : n'est-il pas temps de construire avec les jeunes une nouvelle Psycho(socio)pédagogie de l'orientation professionnelle qui reprendrait, en l'actualisant et en la rendant lisible et signifiante pour la jeunesse des années 2020-2030, celle qu'avait construite Antoine Léon en 1957 !

Comment s'étonner que dans nos sociétés sans boussole collective, sans engagement pour un commun partagé, véritablement dé-solées, le seul repère de sens se recentre sur l'individu, le sujet ?

Agir collectivement supposerait pour le moins de repréciser de quelle(s) psychologie(s) l'orientation est le nom : une psychologie du care (psychologie clinique) ou une psychologie du faire (psychosociopédagogie) ? Ces deux approches professionnelles, à mes yeux indispensables et complémentaires, peuvent-elles être conduites par la même psychologue ? Le moment est venu soit de rééquilibrer le métier de psychologue de l'éducation nationale du second degré entre la clinique psychologique et la psychosociopédagogie de l'orientation professionnelle ; soit d'implanter, à côté et en complément du psychologue clinicien, un.e psychosociopédagogue de l'orientation professionnelle dans les second et troisième degrés de l'enseignement.

Qu'en pense l'association des psychologues de l'éducation nationale (APSYEN) ? Quelle est sa vision ? Quelles sont ses propositions structurelles, professionnelles, didactiques et éthiques en complément de l'article éclairant et courageux, mais à mes yeux lacunaire, de sa vice-présidente ?

Qu'en disent aussi les organisations professionnelles patronales et salariées ? Les fédérations de parents d'élèves ? Les partis politiques ? Les usagers ? Pourquoi au fond, vu l'importance de ses enjeux individuels et collectifs, psychiques et sociétaux, l'orientation ne (re)deviendrait-elle pas la grande cause politique (oui, politique !) qu'elle fut à la sortie des Première et Deuxième guerres mondiales ainsi qu'au début de la Cinquième République ? Puisqu'elle le vaut bien.