Une grande partie d'entre eux erraient en Europe depuis 3, 4 ou 5 années et s'étaient fait retoquer dans leurs demandes d'asile réitérées. Que cherchaient-ils ? Trouver un boulot, se promener dans la campagne verte sans se faire agresser ou violenter, fuir des guerres interminables, envoyer dès que possible de l'argent à la famille restée au pays, fonder une famille avec un amoureux, retourner vivre en Angleterre d'où il avait été exclu faute de papiers en règle, rejoindre la famille qui y vivait déjà depuis des années, faire des études afin de devenir médecin, ingénieur ou professeur, ouvrir un salon de coiffure, apprendre l'anglais...

Les frontières tuent elles aussi

Dans une tribune parue dans Libération le 24 novembre, l'anthropologue Michel Agier dénonce "la sidération" puis "l’oubli, l’habitude et l’indifférence" qui frappent l'Europe et les Européens à la vue de "l'interminable litanie des morts".

Depuis 1993, au moins 50.000 personnes mortes aux frontières extérieures de l’Union européenne (UE) alors qu'elles tentaient de les traverser, principalement en Méditerranée. Depuis 1999, plus de 300 personnes sont mortes à Calais et dans sa région en tentant de franchir la frontière britannique «externalisée» en France, depuis 2004 par les accords du Touquet. Mais aussi barbelés et soldats en Biélorussie, durcissement de la politique sécuritaire en Grèce, etc.

Stigmatiser les passeurs criminels constitue un élément de langage dont les gouvernants sont friands, repris en boucle par certains media complaisants. Or, qui d'autre que l'État a le pouvoir d'abriter les personnes les plus fragiles, de créer et d'entretenir des lieux sûrs ? Michel Agier et les associations qui, depuis des années, oeuvrent au quotidien près des errants invitent les gouvernants de l'UE à une réhumanisation indispensable à la compréhension de la question migratoire et à la prise de décisions.

Franchir ces limites artificielles imposées par d'autres

Dans Examen de mon père, l'écrivain mexicain Jorge Volpi nous rappelle opportunément que, depuis que le monde est monde, les hommes ont quitté leur pays, leur maison, leur ville, leur campagne et même leur famille pour courir après l'illusion − ou le délire − qui les pousse à imaginer qu'ailleurs l'herbe sera plus verte et la vie meilleure (page 232).

Et il ajoute : Comment les frontières pourraient-elles les retenir ? Si la muraille de Chine et les limes romains n'ont pu arrêter les Mongols et les barbares, comment les murs et les palissades que nous dressons entre les pays riches et les pays pauvres, entre ceux qui sont en paix et ceux dévastés par la guerre, entre le Mexique et les États-Unis, la Palestine et Israël, la Grèce et la Turquie pourraient-ils retenir les marcheurs qui feront tout pour passer de l'autre côté ? (page 232)

Et encore : Comment des milliers et des milliers de policiers ou de garde-frontières pourront-ils interdire l'entrée de tous ces marcheurs prêts à s'enfoncer dans les déserts, à franchir cordillères et crevasses, à traverser à la nage des fleuves au courant torrentueux et des mers dans des embarcations de fortune pour passer cette limite artificielle imposée par d'autres ? (page 232)

Quant à ceux qui se trouvent du bon côté d'une frontière, ils sont convaincus, poursuit Jorge Volpi, qu'ils méritent d'être là, qu'un passeport ou une carte d'identité les distingue des misérables qui souffrent ou sont maltraités de l'autre côté. Pourquoi ces autres, ces étrangers, ces aliens, comme on les appelle en Angleterre, devraient-ils bénéficier de ce que nous avons construit ? vocifèrent les adeptes du mur. Deux des plus grandes plaies de notre temps, la discrimination et la xénophobie, dérivent de ce malentendu utilisé par des leaders sans scrupule, prompts à nous séparer de "ces gens-là", à différencier ceux "d'ici" de ceux "de là-bas", les "civilisés" des "barbares" et les "bons" des "mauvais". (page 234)

Réhumaniser l'inhumain en nous. Et pour commencer les politiques dilatoires, délusoires et délétères de l'Union européenne et des États membres en matière d'immigration. Lors de la présidence française du Conseil de l'UE, du 1er janvier au 30 juin 2022, on verra si la France sait se hisser à la hauteur de la place qu'elle occupe, pour le moment encore, dans l'imaginaire mondial des droits de l'homme.