Piorkowski, ça tient dans la poche et ça permet de faire de la psychologie
Par Jacques Vauloup le lundi 31 janvier 2022, 04:59 - Dis papy, à quoi ça sert, un inspecteur ? - Lien permanent
Comme me l'écrit Richard Huvet, ex-inspecteur en information et orientation à l'éducation nationale, le Test des rondelles de Piorkowski est une des scories de la vieille psychotechnique qui gît dans les placards des CIO.
Et Richard ajoute : Je pensais indispensable qu'un conseiller d'orientation-psychologue soit autonome dans sa façon de recueillir des informations sur les élèves et que l'entretien avec l'élève était un outil certes raffiné, mais totalement insuffisant. Quand on veut collaborer avec les enseignants, il faut s'en donner les moyens.
C'est petit, léger, ça tient dans la poche comme un canif et ça me permet de faire de la psychologie partout
Actuellement développée et distribuée par Dufour instruments, l'épreuve psychotechnique dite test des rondelles de Piorkowski est habituellement considérée comme une épreuve de dextérité fine, d'aptitudes psychomotrices et de compréhension. À son sujet, l'INETOP parle aussi d'évaluer l'intelligence fluide. On voit bien ce que les industries du vêtement et de l'équipement électrique auront pu en faire pour le recrutement de leurs ouvrières spécialisées (OS) dans les années d'avant et d'après Seconde guerre mondiale...
Élaboré vers 1922, rattaché à l'investigation du domaine cognitif au même titre que les cubes de Kohs, les disques de Bonnardel ou la planche d'encastrement de Dearborn, le test des rondelles de Piorkowski comporte un support portatif aisément tenable dans un poignet fermé et comprenant 4 tiges métalliques inégalement espacées et des rondelles percées de trous correspondant aux tiges. On note le temps mis par le sujet pour enfiler les 10 rondelles le plus rapidement possible.
En 1955, le psychologue-médecin-psychométricien Raymond Bonnardel (1901-1988) a montré que ce test mesurait deux facteurs distincts : un facteur de compréhension (rapport entre les tiges et les trous) lié à l'intelligence pratique, et l'habileté manuelle (enfiler les rondelles).
Élèves en difficulté : s'autoriser à apprendre
Engagé depuis les années 1980 près des élèves en difficulté au collège (SES-SEGPA, CIPPA, CPPN, 3è d'insertion, etc.), Richard Huvet eut l'idée d'expérimenter le matériel de tests psychotechniques existant − les CIO disposaient alors d'une diversité d'outils, de méthodes et de protocoles d'intervention − dans une perspective cognitiviste d'acquisition et d'appropriation de savoirs par ces enfants et adolescents empêchés de penser alors qu'ils en ont toutes les potentialités.
Au début des années 1990, en Loire-Atlantique, avec des collègues conseillères d'orientation-psychologues et des coordonnatrices pédagogiques de Cycles d'insertion professionnelle par alternance (CIPPA), il expérimenta ce matériel en situation de bilan psychologique d'un enfant ou adolescent dit en difficulté
: observer ses compétences métacognitives, l'amener à prendre conscience de son potentiel de développement, établir une collaboration avec ses professeurs en vue d'une remédiation. Le protocole complet et détaillé est disponible dans les fichiers joints.
Richard Huvet : Je pensais indispensable qu'un.e conseiller.ère d'orientation psychologue (COP) soit autonome dans sa façon de recueillir des informations sur les élèves ; j'étais persuadé aussi que l'entretien avec l'élève (NDLR : pratique très largement majoritaire chez les COP dès le début des années 1990) était un outil , même raffiné, totalement insuffisant. D'autre part je trouve la passation du WISC (1) (NDLR : outil très largement majoritaire dans les pratiques des COP depuis le début des années 1990) comme un prurit hautement pathogène. Quand on veut collaborer avec les enseignants, il faut s'en donner les moyens. C'est ce qui a réuni notre petit groupe.
Ce travail mériterait d'être l'objet d'une reprise pour mettre en valeur, dans les phases qualitatives de l'analyse, des typologies, des fréquences d'observations, refaire un étalonnage adapté pour la partie rapidité. Rêvons ! Peut-être le temps de la recherche-action académique reviendra-t-il, en lien avec l'université... Mais qui s'intéresse aujourd'hui à la psychométrie, hors les historiens, les muséographes et les psychométriciens ?
Pendant ses trente années d'inspectorat, comme quelques autres inspecteurs engagés, expérimentateurs et praticiens réflexifs, Richard Huvet n'aura cessé d'expérimenter, d'inventer, de créer. Préférant labourer et ensemencer inlassablement son terrain spécifique que de surjouer, comme d'aucuns, son placement dans le cursus honorum de l'École de la res publica. Son terrain ? Les apprentissages et l'orientation des élèves en difficulté. Un outil : la psychologie appliquée. Merci, Richard !
(1) Le Wechsler Intelligence Scale for Children (WISC) est un test de quotient intellectuel développé en 1949 par David Wechsler pour les enfants de 6 ans à 16 ans et 11 mois. La version cinq du test (WISC-V) est parue en 2014. Cet outil autrefois considéré comme l'un des outils de référence des psychologues cliniciens parmi d'autres tout aussi importants, est devenu aujourd'hui un outil-totem, y compris dans le déploiement néo-libéral de stratégies consuméristes et élitistes de placement des enfants dans la catégorie Haut potentiel intellectuel (HPI).
Pour aller plus loin
Huvet R. (dir.), 1994, Protocole d'expérimentation du test des rondelles de Piorkowski, groupe de travail Loire-Atlantique, en 4 parties :
(1) Objectifs, contexte d'utilisation, passation 1ère phase ; (2) Passation 2ème phase et 3ème phase ; (3) Fiche d'observation : observation du comportement, verbalisation ; (4) Fiche d'observation : écriture, performance. Ces 4 fichiers sont disponibles en annexes.
Guyot D., Simonnet R. (2017), La psychométrie, évaluation et pronostic par les tests, Lharmattan
Association pour la recherche et l'intervention muséale en psychologie (ARIMEP)
Sources théoriques à partir desquelles l'expérimentation de Loire-atlantique a été développée :
Piaget J. (1975), L'équilibration des structures cognitives, problème central du développement, in Étude d'épistémologie génétique n°33, PUF
Vygotsky L. (1985), Pensée et langage, Éditions sociales
Leontiev A. (1984), Activité, conscience, personnalité, Éditions du progrès