La récré, un univers impitoyable !
Par Jacques Vauloup le jeudi 3 février 2022, 04:34 - Cinépassion - Lien permanent
Je suis Nora, cinq ans, premier jour d'école, pétrifiée à l'idée de traverser le no man's land bruyant, dangereux, anarchique de la cour de récré. Je suis Abel, son grand frère, neuf ans, l'initié rassurant mais triste, qui l'encourage. Je suis leur père solo aussi, à la fois présent-absent et faisant au mieux de ce qu'il comprend. Et pendant 75 minutes, je ne suis plus sorti de ce thriller huis-clos anxiogène, sensible, intime. Et si c'était moi ?
T'inquiète, on s'revoit à la récré
Dans son premier long-métrage, la cinéaste belge Laura Wandel livre un thriller impressionnant de vérité sur le monde dur, implacable, féroce de la cour de récré. Au début, c'est le frère aîné le protecteur, comme il se doit. Mais, très vite, quelque chose cloche.
Nora −remarquable Maya Vanderbeque−, qui a le temps d'observer puisqu'elle est silencieuse et apeurée partout, en classe, à la piscine, en récré, cherche à comprendre ce qui se trame, s'échange, se dit, se joue, se déjoue, se violente dans la Cour.
Nora découvre qu'Abel (Günter Duret) est le souffre-douleur pris à partie régulièrement et parfois violemment par un trio de caïds de l'école, sur la cour de récré et ailleurs. Et la plus faible du couple soeur-frère va devenir, à son corps défendant, la plus forte des deux.
Jour après jour, bravant sa peur de lier contact, d'apprendre à lire, de plonger dans l'eau froide de la piscine, de voler au secours de son grand frère dans les toilettes, de s'asseoir près de qui elle veut au réfectoire, elle renforce ses défenses. Exemple frappant de résilience enfantine. Pourquoi la plupart s'en sortent-ils et d'autres pas ?
La récréation est-elle recréation ou blessure ?
La caméra constamment à hauteur des enfants, la réalisatrice nous embarque d'emblée dans leurs perceptions et sensations. Récré cruauté. Monde réservé aux enfants, adultes tout juste tolérés. Le film montre remarquablement cet univers de mœurs inaccessibles aux adultes.
Et surtout, il sonne vrai, il sonne juste, car chacun.e d'entre nous se retrouve plongé.e dans de plus ou moins anciens souvenirs de notre première récré, des jeux où nous étions exclus ou inclus, des caïds de cour de récré, des jeux autorisés et interdits, des espaces pour les garçons et des espaces pour les filles, des omertas et des vendettas...
Une critique aiguë soulignerait la scénarisation quelque peu outrancière de ce qui cloche, dérape, part sous l'incontrôlé d'adultes dépassés par leurs tâches et leurs responsabilités −mais pas toujours ni totalement−. Ce film peut être vu comme un outil de prévention du harcèlement scolaire, mais il ne s'y réduit nullement. Comment me défendre contre la violence ? Sur quelles alliances puis-je compter ? Chez tel.le ou tel.le adulte et pas tel.le autre...
Laura Wandel sait filmer le silence et les regards. Avec beaucoup de sensibilité, sans démonstration, elle montre les conflits de loyauté, les alliances éducatives, la loi du plus fort, l'emprise de quelques-uns sur la vie et la psychè d'autres enfants, Et puis, parfois, la magie de petits secrets susurrés entre filles, le miracle d'un échange court mais fondateur entre son institutrice et Laura. Du beau cinéma d'enfance. Dans la lignée des frères Dardenne.
Sur la cour de récré, on peut consulter :
Delalande J. (2001), La cour de récréation, pour une anthropologie de l'enfance, PUR, 273 p.