Transformer en profondeur les représentations genrées
Par Jacques Vauloup le dimanche 27 mars 2022, 06:15 - S'orienter − Devenir - Lien permanent
On ne transforme pas durablement les représentations genrées des élèves sur les métiers et les professions par une causerie rapide ou un témoignage fugace de 45 minutes. Le programme S'orienter propose aux adolescent.e.s québécois.es un dispositif en profondeur, en durée et qui privilégie le débat.
On le sait, jeunes et adultes ont des représentations souvent limitantes marché du travail ; elles sont construites dans un contexte historique et culturel où les inégalités de salaire et de possibilités professionnelles persistent dans beaucoup de pays entre femmes et hommes. Au Canada ou en France par exemple, le salaire des professions où les femmes sont majoritaires reste inférieur à celui des professions majoritairement exercées par des hommes, même avec une scolarisation comparable.
Les auteurs québécois (cf. infra) de l'article publié par la revue L'orientation scolaire et professionnelle indiquent que certaines représentations sociales impliquant des conceptions stéréotypées liées au sexe peuvent affecter les choix d’orientation des personnes (Kergoat, 2014), parfois de manière non-consciente. Ces représentations sexospécifiques (ou genrées, ou gender stereotypes) impliquent deux dimensions, l’une descriptive – qui concerne ce que les femmes et les hommes seraient – et l’autre prescriptive, laquelle décrit ce qu’elles et ils devraient être, engendrant une forme de sanction pour les personnes ne correspondant pas aux normes attendues.
Dès lors, limitation des aspirations professionnelles, réduction de l'empan des moi possibles, inégalités d’accès à certaines professions font florès et, notamment en milieu scolaire, résistent aux interventions visant à modifier les représentations sexospécifiques (genrées) sur certaines filières d’enseignement. Ce phénomène décrit ici au Québec est bien connu en France (Vouillot, Blanchard, Marro, & Steinbrukner, 2004).
Le groupe au coeur de la transformation des représentations
Au Québec, le programme S’Orienter vise à soutenir l’accompagnement d’un groupe d’élèves dans leur orientation vers des choix éducatifs et professionnels qu’elles et ils valorisent (Dionne, Simard, Bourdon, Supeno, & Girardin, 2020). Ce programme essentiellement de groupe vise à favoriser chez les membres un rapport plus conscient aux représentations – notamment sexospécifiques (genrées) – qui limitent leur capacité à choisir.
La forme groupale privilégiée ne permet pas seulement la création d'un espace de parole et l'exposition des personnes participantes à une diversité de points de vue, mais elle a aussi une influence significative sur le sentiment d'efficacité personnelle (Bandura, 1986), sur la prise de décision dans le choix d'une formation ou d'un métier, sur la conscience collective et sur l'affirmation de soi.
Comment, dans ce programme, la participation à un dispositif d'abord et avant tout groupal influence-t-elle d’une part le développement d’un rapport plus conscient des élèves à soi, aux autres et au monde, et d’autre part la transformation de représentations sexospécifiques (genrées) des métiers et professions ?
Le dispositif a été expérimenté dans 4 écoles secondaires québécoises et 2 établissements postsecondaires auprès de 76 élèves et étudiants de 15 à 26 ans répartis en 6 groupes d'intervention. Une véritable stratégie d'animation a été mise en place sur plusieurs mois. Elle s'appuie sur le modèle de développement du pouvoir d'agir en counseling de carrière (Chronister, McWhirter, Forrest, 2005) fondé sur 5 composantes : la collaboration, la compétence, la considération du contexte influençant les aspirations professionnelles, la conscience critique, la communauté. Les interventions de groupe ont consisté en 5 rencontres de 2h. Elles ont alterné ateliers de débats, moments informatifs, outils conceptuels spécifiques (intérêts, valeurs, compétences, aspirations). Toutes les rencontres de groupe, animées par une conseillère en orientation, ont été filmées puis décryptées à plusieurs. Des entrevues semi-dirigées individuelles ont été réalisées trois mois après la fin du programme. La place manque ici pour détailler le dispositif. Le lecteur intéressé pourra se reporter à l'article (pages 2-8). De nombreux verbatim des séances y sont associés.
S'orienter, ça s'apprend en groupe, dans la durée, dans le débat critique et démocratique
Parisa : Ses parents, mes parents, c’est parce qu’eux n’avaient pas vraiment accès à l’éducation … Ils auraient aimé devenir des personnes admirables, avoir des jobs prestigieux. Nous, on a la chance d’avoir de l’éducation gratuitement, ils veulent que t’aime ça, si je peux dire. C’est comme s’ils voulaient que tu fasses ça pour eux autres un peu. … Mes parents disent souvent « parce que si tu deviens docteure, tu vas devenir quelqu’un d’admirable, et tu auras une bonne condition de vie ».
La conseillère en orientation : Alors, est-ce qu’on a le droit de faire d’autre chose que ce que nos parents ont prévu pour nous ? Est-ce qu’on a le droit ? …
Zahra : C’est aussi un peu à cause de la culture, des traditions. On est quatre Afghanes, puis comme Parisa dit, on a la pression des parents qui n’ont pas eu la chance d’avoir l’éducation, et que nous on l’a (la chance).
Trois mois après, lors de l'entrevue individuelle :
Zahra : Ce que j’ai retenu, c’est le fait que peu importe ce que tu veux faire, il n’y a pas de limite. Ça ne veut pas dire que parce que tu es un garçon ou une fille que tu ne peux pas le faire. Il n’y a rien qui t’empêche de faire ce que tu veux.
Pauline : Ce que j’ai retenu, c’était que c’est notre vision des choses à nous qui compte vraiment, il ne faut pas se fier aux autres ou admettons à une bonne réponse. La manière que tu vois les choses, toi-même, ça peut être bon aussi. Tu n’es pas obligée de toujours te remettre en question. Des fois, c’est important de se remettre en question, mais aussi de garder vraiment son point de vue, d’être sûre de savoir ce qu’on veut. De pas vouloir se conformer à quelque chose m’a aidée à me dire « je ne suis pas obligée de choisir tel programme si je sais que j’en préfère vraiment un autre ». … On vit dans un pays où nos droits sont respectés, puis on ne t’impose pas nécessairement des choix ou des trucs à faire. Ça, c’est une ressource qui pourrait m’aider là.
Les choix d’orientation se clarifient progressivement pour les membres. Zahra soutient qu’elle aimerait faire des études de sciences et envisage une profession dans le domaine de la santé. Pauline souhaite s'engager dans deux formations, l’une en danse, sa grande passion, et l’autre en sciences, domaine qu’elle aime également. Elle prévoit des stratégies pour en parler à ses parents. Parisa se donne le droit de revenir à son rêve d’enfance d’être médecin de famille. Elle précise qu’elle veut ajouter du bénévolat pour aider d’autres personnes et elle reconnaît, comme cela lui a été reflété dans le groupe, sa capacité à le faire.
Au bilan, le programme S’Orienter a permis de dégager des représentations sexospécifiques (genrées) associées à des métiers et des professions et leur inscription dans des rapports de pouvoir asymétriques qui continuent d’affecter les possibilités professionnelles des jeunes. Si les représentations sexospécifiques restent difficiles à exprimer ou demeurent non-conscientes chez les jeunes, les réflexions et débats critiques amènent les personnes participantes à concevoir que dans leur entourage une infériorisation des capacités des femmes persiste. Les jeunes femmes expriment une contradiction vécue entre la liberté réelle de mettre en œuvre leurs aspirations professionnelles et des pressions familiales les poussant à choisir des professions ayant un statut social élevé. Pour la majorité des personnes participantes, le programme favorise la clarification de leurs choix d’orientation scolaire et professionnelle.
Article heuristique et réconfortant tant les faits se heurtent, des deux côtés de l'Atlantique, aux mêmes apories, aux mêmes lenteurs. À l'école, à l'université, dans le monde du travail... Et pourtant, en (seulement) 10 heures bien construites, on peut déjà faire bouger les lignes ! L'intervention de groupe, alliée à des entrevues (entretiens) individuelles, offre un espace de soutien de l’expression et de l'affirmation de soi, un rapport plus conscient à soi, aux autres et au monde, un regard plus positif sur la confiance dans ses propres capacités à réaliser un choix porteur de sens pour soi, et ce, sans se limiter par le fait d’être une femme ou un homme.
On note aussi, point majeur, le rôle proactif de la conseillère d'orientation qui organise son activité stratégiquement, entre groupes et entrevues (entretiens) individuels, à égalité d'intérêt et d'investissement professionnel pour les activités de groupe et les entrevues. On en est loin en France aujourd'hui.□■
Les auteurs de l'article :
Patricia Dionne, professeure agrégée, conseillère d'orientation, université de Sherbrooke (Canada) patricia.dionne@usherbrooke.ca
Amélie Simard, doctorante en, éducation, conseillère d'orientation, université de Sherbrooke (Canada) amelie.simard@usherbrooke.ca
Sylvain Bourdon, professeur, département d'orientation professionnelle, université de Sherbrooke (Canada) sylvain.bourdon@usherbrooke.ca