2611 pages, 900 considérations, 31 ans de travail et autant de mots-clefs... Qu'est-ce qui peut bien pousser un enseignant-chercheur, certes rompu aux nécessités et aux usages de l'écriture quotidienne au long cours (nulla dies sine linea), à entrer dans un tel marathon d'écriture ?

D'emblée, dans l'introduction, le fil rouge de l'entreprise est annoncé par l'auteur : S'orienter dans l'existence est le propre de l'homme. L'univers est orienté. Le temps vectoriel est orienté. Le monde du vivant est orienté (...). L'orientation, telle que nous l'entendons, est un phénomène naturel et humain de portée universelle. L'humain a la capacité d'orienter son devenir, de prendre en main son destin.

La seule question qui vaille : Qu'est-ce que l'homme qui s'oriente dans la vie ? (...) S'orienter dans la vie est une donnée anthropologique humaine fondamentale, à la conjonction de l'idéologique, du politique, de l'économique, du social, de l'éducatif et du culturel (page 2197).

Pic de la Mirandole, le génie humaniste inspirant

S'orienter dans l'existence, c'est être en quête de son orient (un art) au double sens de signification et de direction ; consentir à une désorientation (un humanisme) et explorer le champ de tous les possibles dans des contextes les plus variés (une science). Ce qui est une tâche (une éducation). (page 2195)

C'est sous l'égide de Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) et de ses 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques que Danvers place son ambition pour l'orientation. Premier humaniste européen à avoir prôné l'avènement de l'homme nouveau, l'homme qui prend conscience de sa responsabilité, Pic souligna l'éminente dignité de l'être humain dans sa capacité à agir dans le monde, pour contrôler sa dignité par la science. Oeuvre iconoclaste en son temps, qui lui valut d'être brûlée sur la place publique.

L'orientation dans tous ses états

Avec leurs 600 premières considérations, les tomes 1 (2009) et 2 (2012) ont posé le socle de base d'une anthropologie de l'orientation tout au long de la vie. Un tome 3 (2017) placé sous le signe du travail éducatif. Le tome 4 (2019) explore les arcanes de la spiritualité et du sens de la vie. Le tome 5 (2022) s'attache particulièrement, mais pas exclusivement, à la rencontre entre l'orientation, le numérique et l'intelligence artificielle.

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Trois illustrations :

Considération 803. Pourquoi faut-il aider les aidants ? Mot-clé : aidant. Beau développement sur cette question existentielle-clé aujourd'hui et demain. Avec notamment le rappel de la posture de l'écoutant(e) selon l'orientation non directive de Carl Rogers (en 10 points). Et paragraphe bien venu faisant référence au rôle psycho-social de l'association SOS Amitié.

Considération 848. Sur quelles constantes éducatives l'anthropologie de l'orientation peut-elle s'appuyer ? Mot-clé : invariant pédagogique. Danvers fait des 32 intuitions fondamentales ou "invariants pédagogiques" de Célestin Freinet, qui irriguent le mouvement de l'École moderne française depuis 1964, le référent incontournable d'une praxis de l'orientation. Nous ne nous en plaindrons pas.

Considération 892. S'orienter dans la vie est-il un art d'agrément ? Mot-clé : table d'orientation. Monde déboussolé, Homme désorienté. Comment faire ? Résister à la déshumanisation, responsabiliser les acteurs locaux, anticiper les risques à venir (avec Mireille Delmas-Marty).

La place manque ici pour décrire par le menu les nombreuses pépites que nous offre l'infatigable et boulimique Francis Danvers. Avec lui et les cinq tomes de son opus magnum S'orienter dans la vie, l'orientation est bel et bien une matière à penser de référence.

Deux réserves toutefois. Je suis resté sur ma faim sur ce qui était pourtant annoncé dans le titre "quel accompagnement" et "pour des sciences pédagogiques" car l'opus imposant de Francis Danvers est certes indéniablement une gnosis (une connaissance) et une poiesis (une oeuvre) des plus remarquables, mais certainement pas une praxis (une pratique) ni une askesis (un exercice). Je le regrette, car, tant dans ses usages scolaires que professionnels et sociaux, l'orientation a crûment besoin de nouveaux éclairages psycho-socio-pédagogiques qui lui font défaut.

D'autre part, hors la considération 803 (cf. supra), l'ouvrage me semble seulement effleurer ce qu'il y aurait d'heuristique et de fécondant dans un penser l'orientation qui investirait le panser l'orientation : le care, la bienveillance, le commun, la fraternité, le pouvoir d'agir, la résilience, la clinique post-traumatique, la résonance, le courage d'être.

Cela n'enlève rien au fait que, à l'instar des majora opera de Binet, Parsons, Piéron, Gal, Naville, Léon, Super, Latreille, Huteau, Guichard, Lhotellier, Macherey, Rogers, Bernaud, "le" Danvers, en 5 tomes, constituera pour longtemps une référence indispensable. Nos étagères n'oublient pas Danvers (14,5 cm sur tranche pour les 5 tomes). J'espère que les médiathèques publiques s'en saisiront. Ainsi, gageons que le spécialiste, l'honnête homme, l'humaniste ou tout simplement l'homme curieux s'y référeront souvent. Pour leur plus grand bien. ●■

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Ce mot a été amodié le 26 avril 2022 puis le 7 juin 2025