S'orienter dans la vie, magnum opus
Par Jacques Vauloup le samedi 23 avril 2022, 06:09 - Ex libris - Lien permanent
Treize ans après le tome 1, Francis Danvers, professeur émérite en psychologie et sciences de l'éducation et de la formation à l'université de Lille, publie S'orienter dans la vie : quel accompagnement à l'ère des transitions ? (tome 5). Point d'orgue de son opus magnum.
2611 pages, 900 considérations
, 31 ans de travail et autant de mots-clefs... Qu'est-ce qui peut bien pousser un enseignant-chercheur, certes rompu aux nécessités et aux usages de l'écriture quotidienne au long cours (nulla dies sine linea), à entrer dans un tel marathon d'écriture ?
D'emblée, dans l'introduction, le fil rouge de l'entreprise est annoncé par l'auteur : S'orienter dans l'existence est le propre de l'homme. L'univers est orienté. Le temps vectoriel est orienté. Le monde du vivant est orienté (...). L'orientation, telle que nous l'entendons, est un phénomène naturel et humain de portée universelle. L'humain a la capacité d'orienter son devenir, de prendre en main son destin.
La seule question qui vaille : Qu'est-ce que l'homme qui s'oriente dans la vie ? (...) S'orienter dans la vie est une donnée anthropologique humaine fondamentale, à la conjonction de l'idéologique, du politique, de l'économique, du social, de l'éducatif et du culturel
(page 2197).
Pic de la Mirandole, le génie humaniste inspirant
S'orienter dans l'existence, c'est être en quête de son orient (un art) au double sens de signification et de direction ; consentir à une désorientation (un humanisme) et explorer le champ de tous les possibles dans des contextes les plus variés (une science). Ce qui est une tâche (une éducation).
(page 2195)
C'est sous l'égide de Jean Pic de la Mirandole (1463-1494) et de ses 900 conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques que Danvers place son ambition pour l'orientation. Premier humaniste européen à avoir prôné l'avènement de l'homme nouveau, l'homme qui prend conscience de sa responsabilité, Pic souligna l'éminente dignité de l'être humain dans sa capacité à agir dans le monde, pour contrôler sa dignité par la science
. Oeuvre iconoclaste en son temps, qui lui valut d'être brûlée sur la place publique.
L'orientation dans tous ses états
Avec leurs 600 premières considérations, les tomes 1 (2009) et 2 (2012) ont posé le socle de base d'une anthropologie de l'orientation tout au long de la vie. Un tome 3 (2017) placé sous le signe du travail éducatif. Le tome 4 (2019) explore les arcanes de la spiritualité et du sens de la vie. Le tome 5 (2022) s'attache particulièrement, mais pas exclusivement, à la rencontre entre l'orientation, le numérique et l'intelligence artificielle.

Trois illustrations :
Considération 803. Pourquoi faut-il aider les aidants ? Mot-clé : aidant. Beau développement sur cette question existentielle-clé aujourd'hui et demain. Avec notamment le rappel de la posture de l'écoutant(e) selon l'orientation non directive de Carl Rogers (en 10 points). Et paragraphe bien venu faisant référence au rôle psycho-social de l'association SOS Amitié.
Considération 848. Sur quelles constantes éducatives l'anthropologie de l'orientation peut-elle s'appuyer ? Mot-clé : invariant pédagogique. Danvers fait des 32 intuitions fondamentales ou "invariants pédagogiques" de Célestin Freinet, qui irriguent le mouvement de l'École moderne française depuis 1964, le référent incontournable d'une praxis de l'orientation. Nous ne nous en plaindrons pas.
Considération 892. S'orienter dans la vie est-il un art d'agrément ? Mot-clé : table d'orientation. Monde déboussolé, Homme désorienté. Comment faire ? Résister à la déshumanisation, responsabiliser les acteurs locaux, anticiper les risques à venir (avec Mireille Delmas-Marty).
La place manque ici pour décrire par le menu les nombreuses pépites que nous offre l'infatigable et boulimique Francis Danvers. Avec lui et les cinq tomes de son opus magnum S'orienter dans la vie, l'orientation est bel et bien une matière à penser de référence.
Deux réserves toutefois. Je suis resté sur ma faim sur ce qui était pourtant annoncé dans le titre "quel accompagnement" et "pour des sciences pédagogiques" car l'opus imposant de Francis Danvers est certes indéniablement une gnosis (une connaissance) et une poiesis (une oeuvre) des plus remarquables, mais certainement pas une praxis (une pratique) ni une askesis (un exercice). Je le regrette, car, tant dans ses usages scolaires que professionnels et sociaux, l'orientation a crûment besoin de nouveaux éclairages psycho-socio-pédagogiques qui lui font défaut.
D'autre part, hors la considération 803 (cf. supra), l'ouvrage me semble seulement effleurer ce qu'il y aurait d'heuristique et de fécondant dans un penser l'orientation qui investirait le panser l'orientation : le care, la bienveillance, le commun, la fraternité, le pouvoir d'agir, la résilience, la clinique post-traumatique, la résonance, le courage d'être.
Cela n'enlève rien au fait que, à l'instar des majora opera de Binet, Parsons, Piéron, Gal, Naville, Léon, Super, Latreille, Huteau, Guichard, Lhotellier, Macherey, Rogers, Bernaud, "le" Danvers, en 5 tomes, constituera pour longtemps une référence indispensable. Nos étagères n'oublient pas Danvers (14,5 cm sur tranche pour les 5 tomes). J'espère que les médiathèques publiques s'en saisiront. Ainsi, gageons que le spécialiste, l'honnête homme, l'humaniste ou tout simplement l'homme curieux s'y référeront souvent. Pour leur plus grand bien. ●■

Ce mot a été amodié le 26 avril 2022 puis le 7 juin 2025
Commentaires
C’est avec plaisir que je vais répondre aux questions:
P1 : « propos orientés » : Oui, une (autre) orientation pour tous et à tout âge. Je voudrais en faire une cause universelle.
P2 : ma vie professionnelle en orientation, c’est 44 ans ! et non 31 ans de travail (1978-2022). L’idée de « marathon d’écriture » est bien vue. C’est en courant (modestement) ou en marchant seul ou en groupe que j’ai eu mes meilleures idées ! Oui, les grandes figures humanistes européennes ont été pour moi, des sources inspirantes.
P3 : Oui, les 3 illustrations choisies sont intéressantes, mais chacun (e) trouvera les siennes qui évolueront au cours de son existence.
P4 : oui, j’ai eu le culot d’évoquer la possibilité au XXI° siècle de « Sciences pédagogiques de l’orientation » (SPO). Pour l’instant, cette idée n’a été reprise par personne. Oui, Mireille Delmas Marty (+) a beaucoup compté pour moi. D’une certaine manière, je lui dois mes « Annales de l’Orientation des origines à nos jours » que j’espère publier lors du prochain Centenaire de l’INOP en 2028.
P5 : L’idée d’un « panthéon imaginaire » de l’OSP est intéressante. Evidemment, je ne me prononcerai pas sur moi-même, mais j’applaudis pour chacun (e) de tes choix. A ce propos, j’ai risqué lors de mon HDR, Lille 3, 1999, l’hypothèse selon laquelle l’orientation au XX° siècle fonctionne comme un topos, c’est-à-dire comme un champ social structuré à la manière d’un « jeu de 7 familles ». J’ai eu le grand bonheur de constater que des historiens de l’éducation ont repris cette hypothèse récemment.
Encore un Grand Merci pour le temps passé à me lire et à commenter mes écrits. J’espère que nous pourrons bénéficier dans le cadre du GREO de ton immense culture sur l’OSP et ta passion pour les livres qui la font vivre au quotidien : https//greo.hypotheses.org
En grec attique, le topos est le lieu, l'endroit. En particulier : l'espace de terrain, le terrain, l'emplacement ; le pays, le territoire ; la partie malade (méd.) ; la distance, la portée (balist.) ; le fondement d'un raisonnement ; et, bien évidemment, le sujet, la matière d'un discours, les parties essentielles de la rhétorique. Au fond, les rhétoriciens et sociologues n'ont gardé qu'une des acceptions d'un concept polysémique. Je souscris bien volontiers à l'hypothèse d'une orientation-topos au XXè siècle. Mais comme un champ ouvert à la géographie et à la rhétorique aussi, et non seulement aux sciences anthropo-sociales. Les sciences du langage mériteraient d'être questionnées également ès qualités et auraient beaucoup à nous apporter.