Chaque matin, des policiers grecs armés inspectent les côtes. Ils arrêtent les réfugiés qui s'abritent tant bien que mal dans les rochers. Ils les menottent, y compris parfois les enfants. Puis ils les poussent dans de grands autobus bleus et les conduisent à Moria, un camp installé aux abords d'un petit village du voisinage de Mytilène. (page 12)

Rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation (2000-2008), vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l'homme (jusqu'en 2019), l'infatigable juriste-sociologue-essayiste altermondialiste suisse Jean Ziegler est aujourd'hui conseiller du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. Son livre décrit et commente une mission qu'il a réalisée pour l'ONU à Lesbos en 2019. Derrière le soleil insulaire, une Mer Égée d'azur et les si charmantes maisons de pêcheurs aux volets bleus, honte à l'Europe.

Frontex nous fait affront

Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes créée en 2004 par l'UE, Frontex aide les 27 États membres et les pays associés à l'espace Schengen à protéger leurs frontières extérieures de l'espace intérieur de libre circulation de l'UE. Elle est financée par le budget de l'UE ainsi que par des contributions de pays associés à l'espace Schengen. Siège : Varsovie. La stratégie de l'UE est dénommée Rescue ans Secure, sauver et mettre en sécurité.

En réalité, la protection des frontières extérieures de l'UE est partagée entre les agences Frontex, Europol (lutte contre le terrorisme) et European Asylum Support Office (EASO : tri entre les demandes d'asile fondées et infondées). C'est à ces trois agences européennes, auxquelles il convient d'ajouter la police grecque, que sont confrontés les réfugiés du Proche-Orient ou d'Afrique lorsqu'ils touchent le sol de Lesbos.

Jean Ziegler : Ces fonctionnaires de l'UE font la loi. Ils occupent les postes institutionnels stratégiques. De surcroît, c'est l'UE qui rémunère les policiers grecs et les garde-côtes grecs et turcs. Toute l'activité sur les hot-spots ainsi que les interventions en haute mer et dans les eaux territoriales sont soumises à un impératif prioritaire : protéger l'Europe de l'afflux des réfugiés (page 14)

Des requérants d'asile comme vous et moi

Ziegler raconte qu'au moment de sa mission en 2019, les réfugiés du camp de Moria relevaient de 58 nationalités différentes. Contrairement aux peurs que l'on insuffle aux peuples nantis et épeurés d'Europe, la plupart d'entre eux étaient de la classe moyenne : enseignants, ingénieurs, commerçants, anciens fonctionnaires, etc. Car bien sûr, il faut de l'argent pour quitter le pays (35 euros la place de ferry pour aller de Dikili, Turquie à Mytilène, Lesbos, et 500 à 1000 euros la place dans un zodiac, payée à un passeur).

Chasse aux réfugiés en haute mer... Rejet des barques, zodiacs et rafiots dans les eaux territoriales turques... Criminalisation des réfugiés... Parcage pendant des mois, voire des années, dans des camps surpeuplés, insécures, sans manger à sa faim, sans eau potable, sans hygiène, sans soins, sans médicaments, sans école... Abus sexuels et violences... Promiscuité et insalubrité effarantes des campements de fortune au milieu des oliveraies... Renvoi des indésirables hors des frontières de l'UE (push-backs)... La liste est infinie et s'égrène au fil des tristes constats de Ziegler.

Face à cette machine de guerre européenne, de vaillantes ONG, elles-mêmes criminalisées, tentent de s'interposer : Pro Asyl, Refugee Rescue, Border Monitoring, Human Rights Watch, etc. Souvent sans succès. Pour entretenir ce système de surveillance-contrôle-répression, le lobby des armes, puissant à Brussel s'active et prolifère : satellites géostationnaires, drones ultraperformants, radars au sol, sensors secrets le long des côtes... Parmi eux, la multinationale Thalès. Ziegler encore : Les hot-spots violent la plupart des droits de l'homme des détenus qu'ils abritent. (...) La stratégie européenne est profondément immorale (page 129). (...) Nous devons imposer la fermeture immédiate et définitive de tous les hot-spots, où qu'ils se trouvent. Car ils sont la honte de l'Europe.

Pour aller plus loin

Corbaz P. (2021), Samos, un tombeau pour l'éthique, éditions d'en bas, Lausanne