Vacances ou industrie des loisirs ?
Par Jacques Vauloup le samedi 16 juillet 2022, 06:21 - Ex libris - Lien permanent
Le Monde de l'éducation numérique exhume un article ancien, et toujours actuel, de l'historien Antoine Prost : L'année scolaire soumise à la société des loisirs (Le Monde, septembre 2005). L'occasion de réfléchir à la vacance des vacances et aux conséquences de leur industrialisation sur les rythmes scolaires.
En historien de l'époque contemporaine, de la Grande Guerre et de l'école − Antoine Prost est l'un des meilleurs connaisseurs de l'histoire de l'école et de l'éducation −, l'auteur nous indique avec clarté le lien nodal entre le rythme de l'année scolaire, l'organisation des vacances et l'état de la société du moment. Jusqu'au milieu du XXè siècle, les vacances sont organisées pour une France de paysans et de ruraux besogneux. Aujourd'hui, pour une société urbaine et de loisirs-rois. Article intégral.
La grande question du XIXe siècle, c'est l'absentéisme des élèves, non les vacances. Dans l'ancienne société rurale, le travail des enfants à la ferme est essentiel. À la saison des grands travaux, leurs parents les retirent de l'école pour qu'ils les aident ; les classes se vident en juillet, août et septembre. Or les maîtres ont besoin pour vivre de la rétribution scolaire, cette somme modique que paient chaque mois les parents d'élèves, car les 200 francs par an que leur assurent les communes après 1833 sont un minimum dérisoire, inférieur de plus de moitié aux gages d'un domestique.
Certes, les situations sont contrastées, certaines régions étant plus avancées, mais beaucoup de maîtres exercent un second métier pour vivre, ou ont conservé quelques champs ; ils ont besoin de congés. C'est un élément de leur contrat avec les communes, leurs employeurs, jusqu'à leur fonctionnarisation en 1889. Dans ces conditions, la date des vacances peut varier d'un lieu à l'autre : de toute façon, les enfants aident aux foins, à la moisson, aux vendanges ; ils gardent les vaches qui broutent sur place le regain. Ils rentrent en classe quand les vaches rentrent à l'étable.
Le ministère n'attache donc pas beaucoup d'importance aux vacances. Une circulaire de 1834 les fixe à six semaines, de la fin août à la mi-octobre, ou une semaine plus tard. Il s'y ajoute en 1860 une semaine à Pâques. Mais la décision relève des autorités locales, comités d'instruction publique ou, après 1852, préfets. À Mazières-en-Gâtine (Deux-Sèvres), il n'y a pas de vacances en 1852. Dans les villes de l'arrondissement de Parthenay, elles vont du 15 septembre au 15 octobre.
Dans le Doubs, en 1877, de la mi-août au début d'octobre dans les villes, de la fin août à la mi-octobre dans les campagnes. Comme elles ne sont guère importantes, on les utilise à titre de gratification. Ainsi, pour inciter les instituteurs à organiser des cours d'adultes, on accorde à ceux qui le font cinq jours de vacances supplémentaires (1880) puis deux semaines (1895).
Le ministère semble plus attentif aux fêtes. Plus que les congés, ce sont elles qui compromettent la vraie école, l'école d'hiver. La réglementation, très précise, est ici nationale, et non locale. Les classes vaquent le 1er novembre, le jour de Noël, le 1er janvier, le mardi gras (carnaval), et, pour Pâques, du vendredi saint au jeudi suivant, ce qui permet de préparer la rentrée de Pâques. L'Ascension et le lundi de Pentecôte sont également fériés.
Vacances sans importance
À l'origine, dans le secondaire, la durée des vacances était proportionnée à la classe : au XVIe siècle, les classes inférieures avaient cinq à six semaines, celles d'humanités et de rhétorique sept semaines, et celles de philosophie deux mois. Progressivement, elles s'alignent sur deux mois, si bien qu'au XVIIIe siècle la durée totale de l'année scolaire est déjà la nôtre : en 1751-1752, les rhétoriciens du collège d'Harcourt ont eu 177 jours de classe.
La Révolution et l'Empire limitent les fêtes religieuses, mais maintiennent les vacances d'été, que les statuts de 1821 et 1831 fixent à six semaines au plus à partir de la fin août, ce qui place la rentrée un peu avant le 15 octobre. Les « petites » vacances sont réduites : rien à Noël, sinon Noël et le Jour de l'an (quatre jours), puis six à Pâques.
On explique souvent ce calendrier par les vendanges et la chasse : l'enseignement se serait soumis à la sociabilité familiale des classes dirigeantes. En fait, il s'agit plutôt de la résistance d'une organisation proprement scolaire. La rentrée de Pâques, ou plutôt du 1er avril, à laquelle tiennent beaucoup de familles pour le premier contact avec l'internat, au sortir des froidures, n'a de sens que suivie de plusieurs mois de scolarité. Mais ce calendrier semestriel est menacé par un grignotage qui avance les départs en vacances : au milieu du XIXe siècle, on part à la mi-août, vers le 9 août en 1875, et début août en 1891 : la distribution des prix est alors fixée au 31 juillet, et la rentrée au 1er octobre.
Encore quelques années et, en 1912, le 14 juillet marquera la fin de l'année scolaire, la rentrée restant le 1er octobre. Les vacances d'automne ont glissé vers l'été. En revanche, les petites vacances n'ont guère changé : quelques jours ont été gagnés à Pâques, mais les seuls jours de congés restent la Toussaint, Noël, le Jour de l'an, l'Ascension et le lundi de Pentecôte. Cependant, les recteurs qui peuvent accorder huit jours mobiles à leur guise les placent souvent entre Noël et le Jour de l'an.
Depuis la guerre de 1914, une double évolution intervient. D'abord, une convergence des calendriers primaire et secondaire. Ils sont réglés ensemble en 1925, où s'officialisent les vacances de Noël, du 23 décembre au 3 janvier ; celles de Pâques durent désormais deux semaines. Une unification confirmée en 1939, où apparaît l'amorce d'autres coupures puisque les classes sont supprimées le 1er et le 2 novembre, les lundi, mardi, mercredi et jeudi gras quand, Pâques tombant très tard, le trimestre demande à être coupé, et dans le cas contraire, qui implique un dernier trimestre long, les quatre jours qui suivent Pentecôte. L'année se termine toujours le 14 juillet. Vingt ans plus tard (1959), elle finit quinze jours plus tôt : les grandes vacances vont alors du 30 juin au 15 septembre.
Vers l'industrie des loisirs
C'est à cette époque que les grandes vacances durent le plus longtemps : treize semaines en été, et quatre de petits congés en 1965-1968. Cela s'explique par un baccalauréat sans cesse réformé, alors très envahissant, mais surtout par la démocratisation des vacances d'été. Les congés payés passent de deux à trois semaines (1956) puis à quatre (une mesure adoptée en 1969, mais Renault donne l'exemple dès 1962).
En 1961, 37% des Français prenaient des vacances ; ils sont 43,6% en 1964, et 52,5% en 1975. Quatre ouvriers sur dix partent l'été en 1965, et plus de la moitié en 1976. La grande évasion de l'été, habituelle aux classes supérieures, devient un droit pour tous tandis qu'apparaissent les sports d'hiver. En 1972-1973, 15,7% de la population partent déjà en vacances l'hiver, et plus de la moitié des cadres supérieurs.
Cette explosion des loisirs met en jeu de puissants intérêts ; groupes de pression et parents se mobilisent sur ce calendrier. Les migrations vacancières créent de monstrueux embouteillages et posent à la SNCF des problèmes redoutables. L'organisation des vacances est un enjeu social majeur, sans devenir pour autant un problème de santé publique, alors que des pédiatres autorisés dénoncent à juste titre la radicale inadaptation des rythmes scolaires.
Une première réorganisation intervient en 1972. Le mercredi remplace le jeudi car la classe du samedi après-midi a disparu en 1968. La session d'automne du baccalauréat a disparu et le premier trimestre est bien long : on le coupe avec 5 jours de congé à la Toussaint. Les vacances de Noël durent deux semaines comme celles de Pâques. La nouveauté vient des « petites » vacances de février : une pleine semaine, décalée dans le temps grâce à la répartition des académies en trois zones.
Le souci pédagogique passe après la volonté de fluidifier les circulations et de permettre aux stations de sports d'hiver de faire le plein, un mois durant. La première zone part en vacances après cinq semaines de classes seulement ; la dernière rentre cinq semaines avant les vacances de Pâques.
L'évolution ultérieure s'inscrit dans ce schéma. L'idée d'une organisation rationnelle de l'année scolaire en cinq périodes de travail de sept semaines, séparées par des coupures de deux semaines, et de sept semaines en été, souvent discutée, n'a jamais été vraiment adoptée, bien qu'elle inspire les gestionnaires du calendrier. L'élargissement des petites vacances, celles de Toussaint prenant une pleine semaine, et deux pour celles de février, est compensé par une réduction des grandes vacances, avec une rentrée fixée désormais début septembre. L'école obéit désormais à l'industrie des loisirs.
L'école obéit désormais à l'industrie des loisirs.
Formule-choc d'Antoine Prost en fin d'article. Tellement exacte. Aujourd'hui, on enlève son enfant de l'école non pour le travail des champs mais pour partir en week-end prolongé ou pour éviter les bouchons du vendredi soir ou du samedi matin sur l'autoroute des vacances, devenues valeur suprême. Mais, comme en 1972, la moitié des enfants français ne quitteront pas leur chez-soi l'été 2022. Vacances pour tous ? Partout ? L'été enrichit les riches et appauvrit les pauvres.
Prost A. (2005), L'année scolaire est soumise à la société des loisirs, Le Monde, septembre 2005
Pour aller plus loin
52% de départs en vacances en 1975... 54% en 2022... Aucune progression en près de 50 ans !