Dans «le privé», de plus en plus d'élèves très favorisés
Par Jacques Vauloup le jeudi 27 octobre 2022, 06:52 - Se former − Apprendre - Lien permanent
Parfois, par miracle, lors du vidage des placards et des fichiers entre un ministre qui s'en va et un autre qui s'en vient, inhumée par l'ad-mini-stration précédente une étude s'exhume. Ainsi d'après cette note d'information parue en pleine canicule estivale, "Les collèges ont des compositions sociales très différentes, ce qui est régulièrement décrit comme un facteur renforçant les inégalités scolaires".
Les auteurs de l'enquête poursuivent :
Au niveau national, la ségrégation entre collèges est peu variable au cours du temps. La ségrégation parmi les collèges publics suit une tendance à la baisse et les écarts de composition sociale entre secteurs public et privé sont croissants, le secteur privé scolarisant de plus en plus d’élèves de milieu favorisé (souligné par moi).
De 2014 à 2021, la ségrégation sociale a sensiblement diminué dans le Nord et l’Ouest. Inversement, dans une vingtaine de départements situés dans la moitié sud et en Ile-de-France, elle a augmenté, avec une hausse marquée des écarts entre secteurs public et privé
.
Très favorisés vs Défavorisés
L'enquête porte sur la population des élèves de sixième, là où souvent, la bascule s'opère entre le public et le privé
(L'enseignement privé sous contrat avec l'État, presque exclusivement catholique, scolarise en France 22% du total des élèves, mais avec de très fortes différences interdépartementales, la Vendée restant le seul département où avec 51 à 52% de l'ensemble, le privé
scolarise davantage d'élèves du privé
que du public).
Très favorisés. Public : 19,5% des élèves. Privé : 40,1% (Plus de 20 points d'écart).
Défavorisés. Public : 42,6%. Privé : 18,3% (Près de 25 points d'écart).
La différence de mixité sociale entre le public et le privé
était stabilisée autour de 11% jusqu'au début des années 2000 ; elle dépasse aujourd'hui 20% et continue à grimper.
Entre-soi
Dans un article paru dans Le Monde le 22 septembre, Sylvie Lecherbonnier rappelle qu'en complément de la ségrégation sociale croissante à l'entrée en sixième (à Paris par exemple, 37 % des collégiens scolarisés dans le privé
, et seulement 3 % d’élèves défavorisés), il faut ajouter la ségrégation, au lycée et après le lycée, entre les filières générale, technologique et professionnelle.
Faut-il rappeler au nouveau ministre que les classes défavorisées sont beaucoup plus représentées dans les voies technologique et professionnelle ?
Qu'elles sont plus nombreuses en L1 de Lettres à l'université qu'en classe préparatoire à une grande
école ? Dans les formations de techniciens supérieurs que dans celles d'ingénieurs, dans celles d'aides-soignant(e)s et d'infirmiers(ères) plutôt que de médecins ?
Qu'elles sont plus nombreuses dans les formations de magistrat(e)s que d'assistant(e)s de direction, et dans les formations de technicien(ne)s de surface que dans celles de manager
ou director
d'une des innombrables et proliférantes "business-schools" qu'il serait temps de réduire et surtout pas de multiplier ?
À l'entrée en sixième, "le privé" est choisi par les familles par conviction religieuse (de moins en moins) et, de plus en plus, par souci d'entre-soi éducatif, culturel, socio-économique ou ethnique (ce dernier argument est toutefois beaucoup moins avouable).
Captation des ressources publiques
Bref, on fait son marché dans l'offre locale. Au besoin, on s'écarte un peu géographiquement, mais pas trop. Tant que la mamie peut emmener le petit-dernier au collège privé
le matin ou le ramener le soir.
Bien entendu, le privé sous contrat
(98% des élèves du privé
) clame urbi et orbi, à l'instar de Philippe Delorme, son secrétaire général, qu'il assure « prendre sa part » sur ces questions de mixité et « être prêt à faire davantage ».
Mais sans jamais toucher à la sacro-sainte liberté d'inscription
, hors toute contrainte de carte scolaire. Et sans jamais, tabou des tabous, accepter d'expérimenter avec l'enseignement public des secteurs multi-collèges (par exemple, à Paris 18è, Toulouse) pour brasser davantage les populations.
Au fond, le privé
(sous contrat avec l'État) est-il si privé
que cela quand près de 73% de ses ressources proviennent du contribuable (État, collectivités territoriales), soit beaucoup plus que dans la plupart des pays (moyenne OCDE = 59%) ? Tout contribuable serait en droit de considérer sur le champ qu'en fait, le privé
n'est que 27% privé et public pour les trois-quarts de ses revenus.
Ce qui changerait radicalement la donne pour la question aiguë de la carte scolaire, pour la mixité sociale à l'école, au collège et au lycée, jusqu'au post-Bac inclus, pour le droit à un égal enseignement pour tous et toutes, et pour la démocratie à la française dont les idéaux sont de plus en plus gravement bafoués. Il suffirait que 73% des effectifs du privé soient, eux aussi, soumis à la carte scolaire et 27% à la liberté de choix pour changer totalement la donne.
Au privé
, pardon au quart-privé
à rétablir cette vérité et à faire une ouverture sérieuse sur la question princeps de la mixité sociale, ce qu'il a toujours refusé jusqu'alors. Au contribuable à se réveiller. Aux parents à arrêter de se faire peur et de jouer avec l'École de la République. Aux gouvernants à cesser la tromperie et à agir. Le ministre a dit en juillet qu'il considérait ce point comme "prioritaire".
On l'attend sur les actes, non sur la cosmétique.■
Ce mot a été amodié le 8 puis le 26 novembre 2022 puis le 13 janvier 2023 et le 22 novembre 2023
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