La première école verte du département retiendra-t-elle les parents attirés par la nouvelle école publique aux lignes futuristes qui se monte à quelques centaines de mètres dans un quartier gentrifié dénommé Harmonie ? C'est le propos de La cour des miracles, le film de Carine May et Hakim Zouhani. Enlevé. Convaincant.

Une fable amusante, parfois déjantée, légère et profonde, qui confine à la satire sociale. On ne s'ennuie à aucun moment dans ce film enlevé et jamais caricatural, qui révèle une très bonne connaissance du biotope école élémentaire de la part des deux réalisateurs. Le casting haut-en-couleurs d'enseignants vacataires aux parcours et motivations hétéroclites, les dialogues amicaux ou tendus entre directrice et parents d'élèves, le conseil des maîtres, le jeu des enfants et leurs relations avec leurs profs, le manque de moyens matériels aggravé dans une commune pauvre, la force du resserrement autour d'un projet commun d'une équipe d'enseignants au départ désaccordés, mais aussi la fragilité du projet face à l'ad-mini-stration : tout ceci sonne fort juste.

Les histoires de contes finissent mal en général

L'émergence de la résidence Harmonie à proximité dans un quartier imaginé pour les classes moyennes aisées − dont fait partie la directrice qui, elle-même, pour l'avenir de son fils, ne s'y montre pas insensible − fait croître la litanie de parents frappant à la porte de son bureau pour lui réclamer une dérogation à la carte solaire.

Face à un collectif d'enseignants enfin accordé et qui ne s'en laisse pas compter, la façon dont l'ad-mini-station est représentée par un inspecteur vieillissant, désabusé, presque idiot et, pour tout dire, finalement assez malveillant pour coller un blâme à la directrice et un rapport au rectorat, en dit long sur le fossé qui s'est creusé entre les acteurs et actrices de terrain et l'ad-mini-stration censée être bienveillante et facilitatrice alors qu'elle se montre, de fait, inhibitrice et malveillante.

Un film qui donne à voir, sur un ton juste et alerte, le pouvoir de la curiosité et des pédagogies nouvelles sur les apprentissages des enfants et la puissance de l'intelligence collective dans un projet local. Mais aussi la grande inertie des pouvoirs publics. Comment se fait-il en effet qu'on en vienne à manquer de profs à ce point ? Comment se peut-il qu'on les forme si mal ? Comment se fait-il que les héritages de Freinet, Oury, etc. aient été à ce point méconnus et marginalisés par l'ad-mini-stration de l'éducation nationale, et que celle-ci les délégitime lorsqu'ils s'expriment intelligemment et efficacement ?

Mais aussi, alors que ses ressources dépendent à plus de 70% du contribuable, pourquoi l'enseignement privé sous contrat (essentiellement catholique) ne participe-t-il pas à la carte scolaire mise en place par l'éducation nationale avec les collectivités locales et ne cherche-t-il pas à engager ses écoles, ses collèges, ses lycées vers davantage de mixité sociale ?

Si les pouvoirs publics en charge de l'École de la République souhaitent travailler à une véritable mixité sociale, on sait qu'il il faut agir simultanément sur l'offre scolaire, sur la qualité scolaire et sur l'institution. Dans le cas évoqué dans le film, un seul des trois leviers a fonctionné : l'équipe enseignante a amélioré la qualité scolaire − sans être reconnue par sa hiérarchie.

L'ad-mini-stration et les élus n'ont pas suivi sur l'évolution indispensable de la mixité sociale via des adaptations de la carte scolaire, ils ont même laissé aggraver la situation. Quant à l'institution, distante, elle poursuit son oeuvre de verticalisation et d'injonctions alors qu'elle devrait développer la proximité, l'horizontalisation et la facilitation.

« La Cour des miracles », film de Carine May et Hakim Zouhani-sortie le 28 septembre 2022

Pour aller plus loin

Mandelbaum J., Le cinéma s'engage sur les chemins de l'école, Le Monde, 3 octobre 2022

Ce mot a été amodié le 28 octobre puis le 30 décembre 2022.

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