Le point focal : Intégrer la dimension future dans les parcours de formation apparaît essentiel dans l'étude des problématiques de l'Anthropocène, afin de synchroniser des expériences de temporalités différentes et de les intégrer à une pensée de l'action (Nicolas Hervé, page 96).

Comment penser et agir une éducation jusqu'alors, et depuis des siècles, entée sur le passé, à une formation au(x) futur(s) ? Véritable révolution copernicienne à laquelle nous convie le maître de conférences en didactique des technosciences à l'école nationale supérieure de formation de l'enseignement agricole (ENSFEA) à Toulouse (Occitanie, France).

Tout le mérite de l'ouvrage est là : mettre la pensée prospective au service des multiples temporalités de l'Anthropocène (Partie I, pages 29-145) ; proposer des dispositifs pédagogiques pour tisser les temporalités de l'Anthropocène (Partie II, pages 147-235).

Neuf limites planétaires (planetary boundaries)

Mais d'abord, et puisqu'il s'agit de bien fixer les esprits, l'auteur reprend à son compte l'analyse de Rockström et al. (2009) qui ont défini neuf limites planétaires largement partagées par la communauté scientifique :

Changement climatique, acidification des océans, érosion de la couche d'ozone, perturbation des cycles biochimiques de l'azote et du phosphore, perturbation des cycles de l'eau douce, changement d'affectation des sols (déforestation par exemple), atteinte à l'intégrité de la biosphère (biodiversité), charge atmosphérique en particules, introduction de nouvelles entités artificielles dans l'environnement (pollutions chimiques).

Ces neuf limites planétaires permettent de cerner l'espace de vie préservé pour l'humanité.

Face à ces faits scientifiques, quatre visions des futurs se sont développées : l'effondrement (collapsologie), le salut par les technologies (nano et biotechnologies, intelligence artificielle), l'adaptation et la régulation (gouvernance), la transition volontaire et assumée (zones à défendre, villes en transition, agroécologie).

Et, comme l'a dit Bruno Latour dans Face à Gaïa (2015) : Ce n'est pas dire du mal de l'humanité que de rappeler à quel point nous sommes tous mal équipés affectivement, intellectuellement, moralement, politiquement, culturellement pour absorber de telles nouvelles. Il serait bien plus sage, et même plus rationnel, de les ignorer tout à fait.

Quelques pistes majeures : l'attitude prospective (voir loin, voir large, analyser en profondeur, prendre des risques, penser à l'homme, cf. G. Berger, 1959), la pensée multi-temporelle incluant le futur, la démarche multiscalaire (le local, le régional, le global), les questions socialement vives (QSV). Exemples pratiques : débattre autour d'une QSV, cartographier une controverse, raisonner sur un dilemme éthique.

Dispositifs pédagogiques adaptés aux futures studies

Nicolas Hervé définit une pensée prospective adaptée aux sciences de l'éducation et de la formation (schéma, page 139) composée de cinq éléments : la perspective temporelle (ou horizon temporel), l'agentivité (agir en fonction de ce que je considère comme valable), l'ouverture aux alternatives (déploiement des possibles), l'analyse systémique, l'attention aux autres (humains, animaux, végétaux, paysages, métaphores et mythes).

D'après le scientifique-pédagogue, les méthodes participatives et créatives sont les plus adaptées − remue-méninges (brain-storming), ateliers du futur (futures workshops) −, à la condition expresse qu'elles intègrent à la pleine discussion les délaissés, les non experts, les populations les plus modestes, celles qui sont et seront les plus impactées par la transition. Les ateliers du futur constituent de véritables catalyseurs de transformation sociale (page 99).

Dans tous les cas, la dimension axiologique est fondamentale : viser un futur durable, vivable, possible, décent pour tous et toutes ; engager un travail éthique sur les droits des générations futures (page 155).

Les sciences humaines et sociales sont appelées, en transdisciplinarité, à jouer un rôle de plus important : histoire et géographie repensées, problématisation des sciences et techniques, psychologie et sociologie revisitées, philosophie morale et anthropologie rapprochées.

Des outils particulièrement opérants : la « roue du futur » (futures wheel), atelier de brainstorming pour imaginer les conséquences en chaîne d'un changement (voir aussi le mind-mapping et la cartographie mentale) ; les méthodes ludiques, les jeux (de simulation, en réalité alternée, en ligne multi-joueurs, d'animation, serious games, cartes, théâtre) ; le visioning et la méthode des scénarios (dispositifs mêlant les ressentis émotionnels aux prises de décision et à l'analyse des conséquences) ; la science-fiction enfin.

L'Anthropocène est aussi le moment où la pensée occidentale reconnaît que s'est déployée en elle une pensée dégradante et mutilante qui a innervé l'ensemble du globe. (...) C'est pourquoi l'éducation et la formation doivent être repensées (page 223). Je souscris entièrement à la révolution copernicienne ainsi nommée par Nicolas Hervé. Elle induit toutefois un travail d'ampleur inégalée engagé par l'auteur, ce dont nous lui savons gré, mais à peine ébauché ailleurs.

La transdisciplinarité à accélérer. Certes, elle existe chez les scientifiques, les universitaires, les pédagogues. Mais elle côtoie encore largement des siècles de monodisciplinarités, de prés carrés, de chasses gardées. Ne plus tarder.

Donner, en formation et en éducation, toute la place qu'il faut au futur. Oui, bien sûr. Mais comment rééquilibrer les trois temps de l'horizon temporel : le passé (sans passéisme), le présent (sans présentisme), le futur (sans futurisme) ?

Le primat des approches participatives. Cette approche ne pourra que réjouir les tenants, comme moi, du mouvement international d'Éducation nouvelle qui, depuis un siècle, tentent de diffuser dans leurs pensées, leurs actes, leurs productions, leurs engagements, une pédagogie, une didactique, une éthique d'émancipation, de fraternité et de démocratisation.

Créer des individus lettrés et acteurs du futur, capables de comprendre la complexité des problèmes posés par la transition de l'Anthropocène et de s'engager dans l'école, dans l'emploi, dans la société. Vaste enjeu (cosmo)politique, éducatif.

Avons-nous vraiment le choix de ne pas ?

Pour aller plus loin

Éducation : faut-il réparer le futur ? Être et savoir, France culture, Louise Tourret, 23 janvier 2023 (durée : 58 mn)

Gibert A.-F., Apprendre en Anthropocène, éduquer à la biodiversité, dossier de veille, Institut français de l'éducation, septembre 2022, 56 p.

Penser la crise écologique, Le Journal des psychologues, 2023-2, n°403