Télétravail : le corps impensé
Par Jacques Vauloup le vendredi 5 mai 2023, 05:47 - Allo j'écoute... - Lien permanent
Dans la revue Travailler, le psychiatre-psychanalyste Christophe Dejours, spécialiste en psychodynamique du travail, livre un passionnant article : Le télétravail à l'aune du corps. Le télétravail modifie-t-il la relation entre deux personnes, qui est au coeur des activités de service ? Si oui, comment ? Au bénéfice de qui ?
Convaincant plaidoyer pour la limitation du télétravail et le maintien de la présence des corps dans les relations de service : enseignement, commerce, médecine, psychologie, psychanalyse, psychothérapie, etc.
Le travail, ça marche grâce à l'informel et au corps
La psychodynamique du travail nous apprend que l’habileté au travail repose sur l’usage de ficelles, de trucs, de bricolages, de bidouillages, d’astuces… Ce qui, dans le travail ordinaire, est ajouté par l’ouvrier habile aux prescriptions officielles de l’organisation du travail "pour que ça marche !"
.
Ce sont les savoir-faire informels qui font d’un ouvrier un ouvrier habile, compétent, ou encore astucieux, voire ingénieux : les tacit skills ou habiletés tacites, le "sixième sens" fait de sensibilité et d'inventivité, "l'activité subjectivante", la "corpspropriation" (Michel Henry, 1987) qui constitue une appropriation par le corps du monde, de l'objet ou de la matière.
Mais lorsqu’il s’agit d’un travail intellectuel, de l'enseignement, d’un travail d’enquête effectué par un juge d’instruction, y a-t-il une place pour la corpspropriation ? De quoi est-il donc fait le flair du policier, du politique, du magistrat ? La corpspropriation peut-elle être au rendez-vous de la relation qui est au principe de l’activité de service ?
La clinique du travail montre que la relation est une matière à corpsproprier par celui qui veut devenir habile dans son métier.
C'est avec son corps que l'institutrice apprend à sentir l’état psychique de sa classe, et c’est son corps qui l’alerte, qui mobilise son intelligence en sorte qu’elle soit en avance sur l’incident, qu’elle sente le bruit qui monte et qu’elle déclare soudain : "Les enfants, on ferme les cahiers ! On chante !" (...) Son intuition prend son origine dans la sensibilité du corps. C’est le corps qui suggère un procédé, qui pense. (...) Ce pouvoir du corps est le résultat d’une longue expérience d’endurance pour se familiariser avec le réel de la relation à une classe (...). La sensibilité aux enfants en groupe, la capacité d’improvisation, ce sont les "ficelles" du métier qu’elle a découvertes et inventées elle-même pour combler les insuffisances de l’organisation du travail scolaire et des techniques de la pédagogie.
Travail à distance et décorporéité du travail
Dans l’activité de service, la relation est l’instrument principal de la coopération transverse. En effet, la qualité d’un service ne dépend pas que de la qualité du travail effectué par le prestataire, mais aussi, pour une bonne part, du travail effectué par le destinataire. La responsabilité de la coordination et de la coopération entre prestataire et bénéficiaire revient au prestataire. C’est pourquoi il lui revient de palper le niveau de compétence du bénéficiaire et d’adapter son action, son mode opératoire, ses objectifs mêmes à la capacité du destinataire de comprendre comment user de ce service, à la formation qu’il doit faire passer au destinataire pour tenter d’accroître ses compétences dans l’usage du service, et donc améliorer la qualité du service.
Dans la relation commerciale. (...) En achetant par Internet sur Amazon, le client perd l’accès à la relation de vente. Et, à terme, les vendeurs eux-mêmes sont menacés de disparition : dégradation supplémentaire de la qualité de service, appauvrissement tragique du lien social.
Dans la sphère médicale, la dégradation de la qualité de service par le télétravail atteint des dimensions parfois impressionnantes. On prône aujourd’hui des soins palliatifs à distance ! Le malade doit utiliser son téléphone portable, et la communication des corps se réduit à des visages déformés par l’image tordue d’un téléphone maladroitement tenu. Et que devient, dans un tel dispositif, l’exercice médical ? Ce sur quoi se fonde le médecin, c’est désormais la parole du malade seulement. Le corps à corps de l’examen − inspection, palpation, auscultation − est purement et simplement expulsé de la production de la relation de soin.
Dans un service de réanimation, le médecin ne passe plus en salle, il ne voit plus les malades. Il travaille dans son bureau, situé à un autre étage, sur des écrans et sur des listes d’examens complémentaires dûment rassemblés dans chaque dossier. Relation médecin-malade débarrassée de toute relation. Risques aggravés d'erreurs médicales.
Dans toutes les relations à distance, le travailleur perd l’accès au corps à corps avec l’autre − ou avec les autres lorsqu’il s’agit d’une réunion d’équipe on-line. Privé de tout ce que l’intelligence du corps lui apportait jusque-là pour organiser la coopération transverse, le travailleur est conduit à développer des efforts supplémentaires pour essayer de saisir ce qui lui échappe de la relation du fait de la distance.(...) Mais, en quoi consistent donc ces efforts, lorsque les corps ne sont pas en présence ? La corpspropriation doit se déplacer. (...) Ce que le travailleur cherche à corpsproprier, c’est une relation qui sera toujours appauvrie (...). Force est donc de se résigner à la dégradation de la qualité, à la multiplication des erreurs et des quiproquos, à la réduction progressive de la communication, au sens noble du terme : recherche d’une intelligibilité partagée sur la base d’une délibération orientée vers l’entente.
Psychanalyse et corpspropriation
Christophe Dejours interpelle la communauté des psychanalystes : Selon certains auteurs ou certaines écoles, la pratique de la psychanalyse se doit de se concentrer exclusivement sur le discours du patient. Je ne partage pas ce point de vue. Pour eux, le passage du dispositif divan-fauteuil à la psychanalyse par téléphone ou par Internet ne pose donc pas de problème majeur. Pour moi, il empêche totalement la pratique.
Un patient s’allonge sur le divan et je suis saisi par une odeur très désagréable qui se dégage de son corps. Et je ne peux pas maintenir mon « écoute en égal suspens », je suis inlassablement ramené au dégoût que provoque en moi cette odeur pestilentielle. Difficile d’être mis à l’épreuve de cette situation par Skype ou par téléphone. La puanteur du patient, de quoi provient-elle ? Pourquoi fait-elle irruption dans mon cabinet ?
Les patients suivants vont sans doute m’insulter à cause de l’odeur persistante, ou peut-être penser que c’est de moi que ça vient. Ça fait beaucoup. Je suis bien obligé de conclure que, si ce patient se met à puer depuis quelques séances, c’est pour m’emmerder. Ce qui veut dire que l’agir expressif du patient n’est pas seulement une agression contre moi. Elle m’oblige à travailler dans une direction que je n’aurais pas explorée sans elle. De quoi est faite cette odeur ? Que me rappelle-t-elle ? Quelles pensées fait-elle surgir en moi ? Que signifie-t-elle dans le ''transfert" ?
Écouter la plurivocité du silence
Pour le psychanalyste, dans la séance d'analyse, il existe une grande variété de silences. Écouter le silence ! Qu’est-ce que cela signifie ? Comment fait-on pour palper le silence
?
Dans le registre agressif, silence glacial, électrique, de plomb, de désapprobation, indigné, accusateur, méprisant, d’indifférence, dubitatif.
Dans le registre de l'angoisse : silence médusé, de stupeur, de panique, anxieux, désespéré, de réticence, de barrage, de résignation, prudent.
Dans le registre perlaboratif : silence attentif, réflexif, méditatif, de perplexité, d’attente, d’étonnement, fécond.
Et, du côté de l’analyste : silence agréable, apaisé, de détente, exaspérant, minéralisant, immobilisateur, épuisant, stérile. Le silence est donc plurivoque. Mais, comment écouter le silence, comment déchiffrer sa valeur affective, sans le corps du patient à proximité du corps de l’analyste ? Écouter la qualité d’un silence, c’est écouter la respiration du patient, mais aussi écouter, du côté de l’analyste, l’effet du silence sur sa respiration à lui, sur sa posture, son tonus, les impressions dans son ventre, les palpitations de son cœur, parfois.
L’analyse par téléphone ou par Skype mutile le travail analytique perfusé par les affects et les agirs expressifs des deux côtés, du patient et de l’analyste. (...) La pratique de l’analyse à distance est inévitablement une pratique appauvrie. (...) L’enjeu de l’ablation du corps dans l’analyse concerne, au-delà de la pratique elle-même, la conception qu’on se fait de la subjectivité − la vie phénoménologique absolue
, selon Michel Henry (1987), dont l’essence consiste dans le fait même de se sentir ou de s’éprouver soi-même et rien d’autre.
Conséquence du développement de l'analyse par téléphone ou par Skype, selon Christophe Dejours, le secret professionnel est définitivement abandonné, livrant la possibilité que, par le truchement des bases de données stockables, les pouvoirs publics ou des entreprises privées puissent suivre en temps et en heure ce dont un patient ne peut parfois s’autoriser lui-même à parler que dans le secret absolu, garanti jusqu’alors par la psychanalyse, secret dont l’analyste ne peut plus se porter garant.
En conclusion, Christophe Dejours insiste sur l'impossibilité de standardiser la relation de service
car, par essence, elle est personnalisée. Et pour qu'elle reste personnalisée, il faut en passer par une corpspropriation, un corps à corps avec les agir expressifs dont le corps accompagne la parole du destinataire, grâce auxquels le prestataire développe des registres de sensibilité qui n’existaient pas avant le travail. Et c’est le corps, encore, qui intuitionne les ajustements du service à la personne du destinataire. Tous ces ajustements se forment dans le hic et nunc de la relation, ils exigent la coprésence des deux partenaires du service
.
De facto, la relation de service est toujours en même temps production de lien social. Mais, souvent, cette dimension souvent méconnue, qui est une propriété émergente de la production d’un service, passe par une relation où la coprésence des corps est incontournable. Le télétravail qui sépare les corps conduit donc inexorablement à un appauvrissement de la relation et du travail sur la relation, donc à une dégradation de la qualité du service d’une part, à la dégradation du lien social d’autre part
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Toutefois, Le télétravail est possible, mais il constitue une arme redoutable capable de dégrader la relation entre les humains et d’empêcher la formation du lien social. Si tant est que le travail et la coopération soient au principe de la formation du lien social, comme le soutient la psychodynamique du travail à travers la thèse de la centralité sociale et politique du travail, l’extension du télétravail se traduira immanquablement par la déstructuration des coopérations entre les humains et par une augmentation des pathologies de la solitude
.
Bigre... Espérons que ce fort convaincant plaidoyer de Christophe Dejours sera entendu !●
Pour aller plus loin
Le télétravail à l’aune du corps, par Christophe Dejours, revue Travailler 2022/1 (n° 47), pages 13 à 29. Le texte intégral de l'article.
Haddouk L., Schneider B. (2022), Télépsychologie, état des lieux et enjeux, Erès.
Il n'y a pas de Terre pensable sinon ce sur quoi nous posons ou pouvons poser le pied, comme le sol sur lequel nous prenons appui, pas d'air concevable sinon celui que nous respirons, et qui peut-être va nous brûler, pas de surface, de volume ou de solide sinon celui que nous pouvons toucher, pas de lumière sinon celle qui s'illumine dans la subjectivité de notre Oeil. Corps et Terre sont liés par une Copropriation si originelle que rien n'advient jamais dans l'en-face d'un pur Dehors, à titre d'ob-jet, pour une theoria, comme quelque chose qui serait là sans nous (...). Nous appellerons Corpspropriation cette Copropriation originelle − si originelle qu'elle fait de nous les propriétaires du monde, non pas après coup, en raison d'une décision de notre part ou de l'adoption par une société donnée d'un comportement déterminé à l'égard du cosmos, mais a priori, en raison de la condition corporelle de l'être en tant que corpsproprié. Nous transformons le monde, l'histoire de l'humanité n'est que l'histoire de cette transformation, au point qu'il est impossible de contempler un paysage sans voir en lui l'effet d'une certaine praxis. Mais la transformation du monde n'est que la mise en oeuvre et l'actualisation de la Corpspropriation qui fait de nous les habitants de la Terre en tant que ses propriétaires.
Michel Henry, La barbarie, PUF, 2004, pages 82-83.