L'article donne la parole à Thierry Paquot, philosophe de l'urbain, à Clément Rivière, maître de conférences en sociologie à l’université de Lille, Anne-Marie Rodenas, fondatrice du Cafézoïde – Café des enfants à Paris 19e –, lieu associatif où tous les enfants de 0 à 16 ans sont libres de venir jouer, échanger, travailler à leur guise, et à Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, membre de l’académie des technologies.

Les enfants sont devenus des enfants d’intérieur : maison ou appartement, activités extrascolaires encadrées et souvent confinées. Le temps est rentabilisé ; le temps pour rien, l'attente, l'ennui, la sieste stigmatisés. Efficacité quand tu nous tiens...

Dans la période récente, l’apparition des nouvelles technologies a encore modifié les usages. Le smartphone permet à des enfants de passer une bonne partie du week-end à échanger avec des amis sans sortir de chez eux, voire de leur chambre. Impensable pour les enfants il y a vingt ou trente ans !

Enfants d'intérieur

Anne-Marie Rodenas : Les familles populaires qui avaient l’habitude de laisser leurs enfants jouer dehors ont été culpabilisées à force d’entendre qu’ils allaient devenir des racailles si elles ne s’en occupaient pas. Je l’ai vu, par exemple aux tours Curial, dans le 19e arrondissement de Paris. On a entouré chaque immeuble d’une grille. Résultat, en vingt ans dans le quartier, j’ai vu les enfants disparaître des rues.

Serge Tisseron explique qu'à partir des années 1980, l’élévation du niveau de vie, le développement de la contraception et les discours politiques faisant de "l’insécurité" une niche électorale ont favorisé, chez les parents, un souci beaucoup plus grand de protéger leurs enfants des difficultés de la vie. Création d’une "culture de la chambre" dans laquelle l’enfant était invité à trouver, avec ses jouets, des réponses à toutes ses attentes. (...) L’opposition du dedans comme un espace de sécurité total et du dehors comme un espace de tous les dangers a connu alors une importance considérable. C’était avant la découverte des dangers d’Internet, et aussi du fait que la plupart des actes pédophiles sont commis en famille.

Pour sortir de l'enfermement des enfants, il faut repenser leur autonomisation progressive et le mythe sécuritaire de l'insécurité permanente des rues. Redécouvrir les terrains d’aventures, ces lieux libres, sans adultes, Mais aussi accepter que nos enfants aillent à l'école sans leurs parents, à pied ou à vélo. Certes, les parents veulent le mieux pour leurs enfants, mais le mieux est parfois l'antichambre du pire : manque d'autonomie et de confiance dans les actes les plus simples de la vie, déficit musculaire et sanitaire, surpoids et obésité, exposition à la dangerosité des écrans, difficulté de communication directe de l'enfant avec un autre adulte que les adultes proches...

Bien sûr, gardons-nous de culpabiliser les parents. Les pouvoirs publics, nous rappelle fort justement Thierry Paquot, ont un rôle majeur. Réhabilitation d'espaces de jeu ouverts et renaturés, sécurisation des rues et routes pour les piétons et les vélos, limitation de la vitesse des autos et des engins motorisés, contrôle de la vitesse des trottinettes débridées, quartiers entiers interdits aux autos à certaines heures ou limités à 10 ou 20km/h... Aux associations aussi de réinventer des liens d'interconnaissance. Laisser les plus jeunes s’approprier la rue : un grand projet éducatif, sanitaire, psychique, civique et politique !

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