Comment guérir de maux psychiques quand on aura tout essayé, les molécules, les thérapeutes, les thérapies collectives et individuelles en tout genre ?

En 1970, Irvin D. Yalom, clinicien d'exception, mais aussi essayiste de talent dont on aura apprécié, entre autres, Le problème Spinoza (2012), Et Nietzsche a pleuré (1992, 2017), L'art de la thérapie (2002, 2013), Thérapie existentielle (1980, 2008, 2017) ou encore Une question de mort et de vie (2021, avec Marilyn Yalom), constate, un an et demi après le début de la thérapie, l'échec de la thérapie de groupe qu'il avait préconisée avec une de ses patientes, Ginny Elkin (pseudonyme).

La thérapie individuelle proposée alors consiste, pour la patiente qui veut devenir romancière mais se trouve incapable de produire quelque page que ce soit, de payer ses consultations sous forme de comptes rendus de séances, ce qui devait également stimuler sa capacité à écrire.

L'ouvrage est le récit pas à pas, séance après séance, écrit après écrit, au long des semaines et des mois, de cette longue et passionnante conversation thérapeutique. Car le docteur Yalom s'était engagé de son côté à répondre aux écrits de sa patiente. Afin d'éviter l'inhibition et la peur qu'entraînerait la lecture directe de chaque écrit, l'un et l'autre conviennent de ne pas partager leurs écrits avant plusieurs mois.

Extraits

Ginny. Je me rends compte que la moindre colère, la moindre friction dans ma vie me paralysent. Je les redoute. Toute la nuit j'attends, tendue, éveillée ; j'attends l'étau de la colère. Je redoute toute confrontation, mais maintenant, je l'accueillerais volontiers. Je l'attends, comme une occasion de grandir et de me trouver. (page 159)

Dr Yalom. Une séance très tendue et déstabilisante. (...) Une chose me semble évidente (Ndlr : à la lecture des comptes rendus de Ginny) : en un sens, les rôles se sont inversés − souvent, Ginny croit que j'ai le dessus, et pourtant, d'un point de vue linguistique déjà, il est assez clair que mon langage est maladroit et pauvre, comparé au sien. (page 131)

Ginny. Je crois que je n'articule pas, quand je vous parle, j'avale mes mots, je suis brouillon. J'ai beau dire sans arrêt que j'aimerais tant vous rendre la pareille, je sais exactement ce que vous attendez de moi, et pourtant je choisis de ne pas vous le donner. Je fixe vos chaussures ou bien la table. Vous aimeriez que je vous parle plus librement, que j'arrête de garder mes pensées pour moi, mais je n'y arrive pas. (page 143)

Dr Yalom. Première séance depuis ma lecture des comptes rendus. Je trépignais d'impatience. Je me demandais surtout si certains passages de mes comptes rendus risquaient d'avoir un effet contre-productif sur Ginny. De plus, j'étais gêné personnellement après avoir lu à la fois ses écrits et les miens − certaines de mes observations étaient très scolaires et mon langage maladroit, comparé au sien. (page 140)

Ginny. Je suis tellement gâtée en ce moment par la thérapie, vous savez si bien me réconforter que, même quand mon immobilisme me désespère et que je vous vois bâiller, je me sens ravivée et heureuse, ne serait-ce que parce que je suis près de vous, que vous êtes mon auditoire. (page 248)

Le dispositif retenu par le professeur-psychiatre Irvin D. Yalom avec l'accord de sa patiente me renvoie au dispositif de correspondance électronique qu'avaient mis en oeuvre le sociologue Stéphane Beaud et son étudiant Younès Amrani et qui avait abouti au remarquable ouvrage de sociologie clinique Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue.

L'ouvrage ne dissimule pas les hauts et les bas de la relation thérapeutique ni la richesse et la fragilité du double dispositif : séances en présentiel, comptes-rendus écrits différés après chaque séance. Dans la postface du livre, le docteur Yalom précise qu'il a appliqué une théorie interpersonnelle : les gens font appel à un psychothérapeute pour diverses raisons, mais hors le cas d'une lésion cérébrale, on trouve toujours une incapacité à établir des relations satisfaisantes et durables (page 341).

Et Yalom ajoute : La psychiatrie devient alors l'étude des relations interpersonnelles ; la psychothérapie leur correction ; la guérison thérapeutique, la capacité à avoir une relation appropriée aux autres plutôt que de la fonder sur quelque besoin personnel pressant, inconscient. D'où l'utilisation de la relation présente la plus immédiate pour tenter de guérir des troubles relationnels issus du passé, celle qui se noue entre le patient et le thérapeute.

Des comptes rendus de séance qui auront servi d'exercices de révélation de soi. Merveilleux docteur Yalom et sa psychothérapie existentielle. Formidable Ginny aussi, qui a accepté d'entrer dans ce je(u) difficile et abrupt, à deux voix. Et qui, comme elle le dit dans sa Postface à l'ouvrage, en est sortie grandie.●

L'ouvrage présenté et commenté :

Guérir à deux voix, par Irvin D. Yalom et Ginny Elkin, Albin Michel, 2023 (Précédentes éditions : Every day gets a little closer, Basic Books, 1974 / Dans le secret des miroirs, Galaade éditions, 2011)