Cela commence très fort :

Parcoursup occupe une place centrale, une place totémique dans la société française des années 2020 tant la plateforme n'est pas uniquement un serveur d'orientation pédagogique. À mots à peine couverts, Parcoursup s'est imposé pour le projet politique qu'il avait toujours porté en lui : une loi d'orientation de la société. Il a remplacé symboliquement le baccalauréat comme épreuve de sortie du lycée et comme rite de passage à l'âge adulte (pages 9-10).

Pour Johan Faerber, qui visiblement connaît bien la plateforme nationale pour la pratiquer depuis cinq ans en tant que prof au plus près des élèves, avec le contrôle continu mis en place par le ministre Blanquer (ministre de l'éducation nationale de 2017 à 2022), il faut un bon Parcoursup. Et ça commence dès la seconde. Chaque lycéen doit bâtir sa scolarité comme on se construit une carrière : ne pas échouer à un seul devoir du contrôle continu (les résultats du contrôle continu comptent désormais pour 40% de l'évaluation totale du Bac), diversifier ses activités extrascolaires afin de s'en prévaloir auprès de l'enseignement supérieur, faire dès la seconde le bon choix de spécialités pour candidater à la formation adéquate. (page 11)

Machine à trier faute de place à l'université

Avant 2018, obtenir le baccalauréat assurait une place de droit au jeune bachelier dans l’enseignement supérieur. Depuis la loi Orientation et réussite des étudiants (2018), ce n'est plus le cas. Pour Johan Faerber, le ministre Blanquer aura prétexté du scandale (bien réel au demeurant mais pour un nombre limité de situations) du tirage au sort effectué en 2017 dans les filières Santé et Activités physiques et sportives (STAPS) pour mettre en place depuis 2018 un tri systématique des étudiants dans toutes les filières. Et ce, sans créer à l'université suffisamment de places pour les accueillir.

Pour trier et sélectionner, on demande aux lycéens et lycéennes de multiplier leurs voeux, jusqu'à dix voeux de formations sous statut scolaire auxquelles peuvent s'ajouter jusqu'à dix autres formations sous statut d'apprenti.e. Tous ces voeux sont formulés sans aucune hiérarchie (changement majeur avec la précédente plateforme Admission post-Bac où les lycéens pouvaient formuler jusqu'à 24 voeux hiérarchisés). Et pour couronner le tout, le projet de formation doit être motivé en quelques lignes et nombre de formations requièrent, à leur demande, un curriculum vitae, sans que le postulant soit assuré qu'il sera bien lu par les commissions d'examen des voeux siégeant dans les établissements d'enseignement supérieur et statuant selon des critères pour le moins opaques.

Tout impétrant empêtré dans ses choix et ses hésitations pourra toujours, d'après le serveur, demander conseil soit à son professeur principal, qui n'en demandait pas tant vu l'ampleur de la charge et l'absence de réelle formation des professeurs aux questions d'orientation au collège et au lycée, soit à une structure d'orientation (sic). Vu l'état dans lequel l'État a délaissé depuis des années le service public d'orientation de l'éducation nationale représenté par les Centres d'information et d'orientation (CIO) et les psychologues de l'éducation nationale (1 psychologue qualifié pour 1500 élèves du second degré), on comprend aisément que parents et lycéens recourent de plus en plus aux officines privées florissantes et au coaching payant qui va très bien, lui aussi, merci.

À qui profite le tri ?

Du côté des lycées d'origine, les lycéens généraux tirent mieux leur épingle du jeu que les lycéens technologiques, et les lycéens professionnels sont clairement discriminés dans nombre de formations, y compris dans des formations technologiques ou professionnelles correspondant à leurs cursus d'origine. Il faut ajouter toutefois que, pour le moment, les études sur l'effet établissement d'origine manquent pour tester l'hypothèse, plausible au demeurant, selon laquelle les formations supérieures pondèrent les évaluations des élèves de tel ou tel lycée selon la réputation qu'ils se font de l'établissement.

Du côté des officines privées de conseil et d'orientation, du côté des coachs, tout va bien, le business va. Parcoursup opère un tri social (...) et s’offre ainsi comme l’outil ségrégatif de la violence bourgeoise la plus éhontée dans la mesure où elle prend le paravent du numérique qui dédouane de toute responsabilité, de toute poursuite, de tout discours public : rôle sélectif de la réputation du lycée d’origine (dénoncé par la Cour des Comptes depuis 2020) et des algorithmes locaux. Qu’est-ce qui permet de dire qu’un lycée de centre-ville est meilleur qu’un lycée de banlieue ou un lycée à la campagne sinon les préjugés de classe ?

Du côté des parents, le stress croît, le compte en banque décroît (du fait d'un coût des études supérieures de plus en plus élevé).

Du côté des établissements supérieurs privés lucratifs, les taux de progression des chiffres d'affaires des sociétés financières gérant les établissements ne cessent de grimper. Avec une mention toute particulière pour l'apprentissage qui atteint des sommets : 76.326 inscrits dans le supérieur en 2016, 135.540 en 2020 soit un quasi doublement (source : Repères et références statistiques, Ministère de l'éducation nationale et de la jeunesse, édition 2022, par. 5.06).

Du côté des élèves, le stress s'accroît encore et encore. Johan Faerber le constate : le sur-stress produit par l'implacable chaîne anxiogène individualisation-responsabilisation-culpabilisation met les jeunes, dès la classe de seconde, plus que jamais, plus tôt que jamais, en situation d'auto-entrepreneurs de leur avenir. Sans doute, une manière de leur souhaiter la bienvenue dans l'idéologie méritocratique et la société néolibérale. En somme : Vous êtes recalé, ce n'est pas faute de place, c'est vous le responsable ! Ce que constatent également les psychologues de l'éducation nationale, leurs collègues extérieurs au système éducatif ainsi que les plateformes en ligne telles que Nightline France.

Si l'on peut trouver un tantinet polémique le ton de Johan Faerber, on ne saurait lui reprocher sa méconnaissance d'un sujet, Parcoursup, qu'il pratique depuis 2017, en praticien réflexif au plus près des élèves et des familles.

Quant au choix gouvernemental de brider les investissements publics pour l'université et pour les CIO et d'ouvrir largement l'enseignement supérieur aux investissements privés, il transpire d'évidence dans les budgets ainsi que dans les statistiques du ministère de l'éducation nationale et de la jeunesse. Hélas.

Parcoursup, machine à stress, machine à business. et parfois même machine à détresse. Comment en sortir ? Réinvestir dans l'université. Réinvestir dans le service public d'orientation (CIO).

Ce mot a été amodié le 22 février puis le 1er mars et le 23 mai 2023

Pour aller plus loin

Faerber J. (2023), Parlez-vous le Parcoursup, Seuil, Libelle, 54 p.

Parcoursup, Plateforme nationale d'admission dans l'enseignement supérieur, édition 2023

Lauricella M., Parcoursup : réguler et rationaliser l'accès à l'enseignement supérieur, dossier de veille, Institut français de l'éducation, 142, janvier 2023, 32 p.

Parcoursup, la loi du plus fort ? Émission Être et savoir, Louise Tourret, France culture, 20 février 2023 (durée : 55')

Parcoursup : « L’aspect normatif et individualiste de la plate-forme vulnérabilise les adolescents », estime la pédopsychiatre Marie Rose Moro, Le Monde, 1er mars 2023. Propos recueillis par Léa Iribarnegaray.

Graveleau S., Le Nevé S., Nunès E., Parcoursup, enquête dans les coulisses des commissions d'examen des voeux, Le Monde.fr, 23 mai 2023