En fait, Henri Renaud et le réalisateur de l'émission Jazz Portrait cherchent à dulcifier, caviarder, brider les propos de l'Américain qui paraît certes un peu fatigué mais très lucide. Thelonius souhaite dire face caméra que lors de son précédent concert à Paris (1954), on ne lui avait pas permis de jouer accompagné des musiciens de son choix et qu'il avait été le moins cher payé des concertistes du concert.

Il est censuré par le journaliste : On ne peut pas laisser passer ça. Nous sommes en 1969, moins de deux ans après la fièvre de liberté de 1968. Et la télévision reste, en France, une machine liberticide. Allez, on coupe.

Quand Thelonius insiste pour dire qu'il fut très mal accueilli lors de son premier concert parisien en 1954, le journaliste sort : It's not nice (sous-entendu : to say that). Autrement dit : Ça ne se fait pas, ce n'est pas gentil de renvoyer le pays, la ville qui vous ont accueilli à leur mépris, à leur irrespect.

Ainsi, en décembre 1969, la France et Paris sont des mondes bien-pensants, condescendants, blancs, touchés mais pas coulés par le mouvement éphémère de mai 1968. Et indifférents aux avant-gardes musicales, politiques, poétiques. Dans ce monde auto-suffisant, il n’est pas gentil de renvoyer le pays qui vous a accueilli salle Pleyel au mépris avec lequel il vous a traité.

Quand le piano reprend le dessus, Thelonious fait le job en nous livrant de beaux extraits de 'Round midnight (1947) ou de Ugly beauty (1967).

Qui connaît la grande solitude des mécompris ? Qui sait le ressenti des génies mal traités ? Qui peut prétendre juger la valeur d'un artiste ? Il n'est pas toujours bon d'être en avance sur son temps. Last but not least : la condescendance culturelle française a-t-elle vraiment disparu ?●

Rewind and Play, documentaire d’Alain Gomis, JHR Films, 2022, 1h04