Temps libres des jeunes ados
Par Jacques Vauloup le mercredi 1 mars 2023, 04:37 - Ex libris - Lien permanent
À 13 ou 14 ans, les collégiens occupent leur temps libre par des activités communes : sport, écoute de la musique, jeux vidéo, sans oublier les devoirs. Mais la manière dont ils les pratiquent est fortement différenciée. D'après l'enquête réalisée par le ministère de l'éducation nationale et de la jeunesse (MENJ) en 2019, six manières d’occuper leur temps libre peuvent être mises en évidence chez les ados de 13-14 ans.
La façon dont les collégiens se les approprient est très liée au niveau scolaire, à la transmission familiale. Et donc au contexte socio-économique et culturel parental.
En moyenne :
83 % des collégiens font du sport hors du collège au moins une fois par semaine ; environ 80% écoutent de la musique et pratiquent des jeux vidéo ; 70% visionnent des films et utilisent Internet pour se divertir ; 84 % travaillent pour le collège le week-end, 82 % les après-midi au retour du collège et 75% tout ou partie du mercredi après-midi à leurs devoirs. En revanche, à peine un collégien sur deux lit au moins une fois par semaine des romans ou des essais et moins d’un sur quatre pratique une activité artistique ou un instrument de musique.
Six manières d'occuper son temps libre quand on est collégien ou collégienne
Les générationnels (31 % du total) ont des activités de temps libre en phase avec celles qui sont les plus fréquentes dans leur génération. Ainsi, 97 % d’entre eux font du sport plusieurs fois par semaine. La musique tient une grande place. Il pratiquent les jeux vidéo à une fréquence supérieure à la moyenne. 80 % d’entre eux déclarent échanger tous les jours avec leurs amis par Internet et les deux tiers d’entre eux jouent et sortent avec leurs copains et copines au moins une fois par semaine. Ils déclarent consacrer 57 % de leur temps libre à leur travail scolaire. Leurs familles se distinguent des autres parents par un rapport au sport plus soutenu.
Les héritiers (20 % du total) consacrent autant de temps au travail scolaire que les générationnels, mais s'en distinguent par une pratique sportive encore plus encadrée : 82 % d’entre d’eux adhèrent à un club sportif. Ils accordent aussi une plus grande place aux pratiques culturelles les plus socialement légitimes : lecture régulière de romans et d'essais ; plus du tiers pratiquent un instrument de musique. Ils passent moins de temps devant les écrans, jouent moins aux jeux vidéo. Des relations avec le groupe des pairs moins intenses quoique régulières. Pour l'essentiel, de bons élèves appartenant à des familles dotées d’un capital culturel et de ressources financières supérieurs à la moyenne. Deux tiers de leurs parents sont diplômés de l’enseignement supérieur et 39 % d’entre eux disposent d’un revenu mensuel égal ou supérieur à 4 000 euros contre un quart des collégiens en moyenne.
Les rétifs au sport (15 % du total) se caractérisent par leur peu d’appétence pour le sport (moins d’1 % d’entre eux font du sport au moins une fois par semaine). Ils lisent moins régulièrement des romans ou des essais et écoutent de la musique dans des proportions comparables aux autres jeunes. De même, ces élèves ne se distinguent des autres jeunes ni par les usages d’Internet ni en matière de contacts et d’activités communes avec leurs pairs. Tout se passe donc comme si leur absence de pratique sportive ne les isolait pas de leurs pairs, sans qu’elle soit compensée par un surcroît d’autres activités. Ils sont assidus au travail scolaire à la maison (cinq heures par semaine). Une majorité de filles (60%) et d'enfants d’employés, d’ouvriers et d’inactifs. Un rapport au sport moins soutenu.
Les sportifs non scolaires (15 % du total) cumulent une pratique sportive et une sociabilité soutenues avec une assiduité scolaire particulièrement faible. Ainsi, 90 % d’entre eux font du sport plusieurs fois par semaine. Ils jouent aux jeux vidéo et utilisent Internet plus souvent que les autres et sortent avec leurs amis au moins une fois par semaine. En revanche, le travail scolaire à faire à la maison est réduit à la portion congrue : seulement 8 % d’entre eux contre un peu moins de la moitié de l’ensemble des collégiens y consacrent cinq heures ou plus. Les garçons constituent près de 70% des adolescents de ce groupe. Les enfants d’ouvriers et d’inactifs y sont surreprésentés, ainsi que les collégiens aux acquis les plus fragiles.
Les équilibrés (12 % du total) ont des activités de temps libre qui couvrent tous les domaines mesurés dans cette étude de manière équilibrée. Toutefois, ils font preuve d’un engagement sportif plus modéré : seulement 13 % d’entre eux pratiquent une activité sportive plusieurs fois par semaine. 32 % des élèves de cette classe pratiquent une activité artistique et 29 % un instrument de musique. En revanche, ils jouent moins souvent aux jeux vidéo et seulement un peu plus du tiers d’entre eux jouent avec leurs amis une fois par semaine contre la moitié de l’ensemble des collégiens. Enfin ils accordent plus de temps aux devoirs que les autres collégiens. Majoritairement des filles enfants de cadres et de professions intermédiaires, bénéficiant d'un niveau d’acquis parmi les plus élevés.
Les isolés (8% du total) se distinguent des autres collégiens par une sociabilité très faible, assortie de pratiques culturelles et d’un usage d’Internet très réduits. Près de la moitié d’entre eux n’écoutent jamais de chansons françaises ou du rock, du rap ou de la techno, soit deux fois moins que la moyenne des collégiens. Ils comptent aussi peu de lecteurs réguliers. Internet constitue un univers tout aussi étranger à une part importante d’entre eux : 60 % ne l’utilisent jamais pour se distraire, 76 % pour communiquer avec des amis. Leur pratique sportive reste soutenue : 78 % font du sport au moins une fois par semaine. Le travail scolaire à faire à la maison les occupe aussi un peu plus fréquemment : 51 % d’entre eux y consacrent cinq heures ou plus par semaine. Garçons majoritaires et enfants de cadres et de professions intermédiaires sous-représentés.
Pour trouver les activités de temps libre pratiquées par les collégiennes et les collégiens à 13-14 ans, cherchez les parents ! À cet âge entre-deux
où l'on bascule de l'état d'enfance à l'état d'adolescence − étonnez-vous que les classes de 5è et 4è au collège soient si difficiles pour les profs ! − le marquage des années d'enfance reste très prégnant. Et les différenciations entre les groupes sociaux, les genres et les statuts économiques et culturels des familles n'ont pas fini de peser.
Quant aux singularités, subjectivités et idiosyncrasies qui ne manqueront pas de bourgeonner et de fleurir pendant l'adolescence, elles en sont encore, au mitan du collège, en gestation ou à tout le moins émergentes. Et donc imperceptibles dans l'enquête.
On eût aimé en outre obtenir, dans cette enquête, quelques éclairages factuels sur le facteur ethnique. Les jeunes adolescentes et adolescents issus de l'immigration africaine, moyen-orientale, du sud-est asiatique, etc. se différencient-ils quant à leur temps libre des adolescents bretons, savoyards ou basques ? C'est dire ici combien la statistique officielle française est empêchée dans son oeuvre de décryptage du réel par l'interdiction qui lui est faite de publier des données ethniques. Hélas.
La méthodologie de l'étude s'appuie sur une large enquête déclarative non appuyée d'entretiens cliniques. On peut aussi douter quelque peu de la finesse de la catégorisation qui distingue les générationnels
et les équilibrés
alors qu'ils nous paraissent bien proches dans leur hexis et leur praxis. Mais, même imparfaite, cette catégorisation invite à relire Bourdieu et les stratégies sociales de distinction
ainsi que, plus récemment, le remarquable ouvrage de Bernard Lahire, Enfances de classe.
Quant à moi, je ne trouve rien de vraiment rassurant à constater que, d'après leur propre déclaration, moins d'un collégien sur deux ouvre un livre par semaine pour le simple plaisir de la lecture-loisir.●