Quelle clinique pour l'après carbone ?
Par Jacques Vauloup le vendredi 14 avril 2023, 05:02 - Allo j'écoute... - Lien permanent
Le journal des psychologues propose un passionnant dossier prônant le développement d'une clinique de la transition climatique. La psychologie questionnée par l'hypercomplexité et la transdisciplinarité. Nitescent.
Qu'est-ce que la crise écologique révèle de la psychologie humaine ? Quelle place complémentaire les psychologues pourraient-ils avoir à côté d'autres spécialistes ? Qu'entend-on derrière le terme "éco-anxiété" dont se sont emparés les discours médiatiques ?
Dans leur article introductif, Alexandre Sinanian et Marco Lignori présentent les trois dimensions traitées : les effets de la crise sur la psychè, les effets destructeurs des conduites humaines, l'écologie des liens et la pathologie du lien homme-environnement.
Selon eux, plusieurs orientations sont à adopter pour faire exister une posture clinique qui chercherait à s'accorder au mieux au principe de réalité : explorer d'autres domaines de la connaissance, prendre de la distance avec les discours médiatiques psychologisants, construire un collectif pluridisciplinaire de cliniciens, de chercheurs, d'artistes (partage d'affects, polyphonie de la pensée
), prendre conscience qu'une pratique clinique des enjeux liés à la transition climatique trouve des applications dans les écosystèmes institutionnels
.
Questions aux psychologues
Si les sciences de la matière et du vivant ainsi que l'anthropologie − et j'ajouterais l'économie − se sont emparées légitimement de la question climatique, l'ingénieur agronome et philosophe Michel Dubois chercheur associé au Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain (LIED, Université Paris cité) questionne frontalement et avec pertinence :
Quelles sont les ressources psychiques et cognitives mobilisées par les individus et les collectifs pour affronter collectivement les expériences de limitation actuelles et futures ?
Quelle serait la psychologie des humains capables de traverser consciemment et volontairement cette période de transition dans des conditions qui demandent une créativité renouvelée ?
De nombreux peuples ne se sentent pas responsables de ce qui arrive. Et les responsabilités sont perçues comme relevant du politique. Cela conduit à s'adapter au changement plutôt que d'agir pour le ralentir.
Prendre soin
Pour les soignants Bruno Dallaporta et Faroudja Hocini, les valeurs du soin (care) constituent la meilleure riposte contre celles de la destructivité, car elles sont celles de la démocratie et de l'écologie. Sur quatre points :
Prendre soin, c'est rendre le monde habitable pour l'autre, c'est habiter poétiquement l'espace
.
Prendre soin, c'est se décentrer pour s'ajuster et être responsable de l'autre vulnérable
. Responsabilité universaliste, responsabilité téléologique aussi, attentive aux fins.
Prendre soin, c'est accueillir l'altérité, oser la rencontre de la différence ou de l'étrangeté
.
Prendre soin, c'est faire circuler des rituels de dons qui créent la relation et une reconnaissance réciproque. Nous diminuons notre pouvoir d'agir sur le monde quand nous sommes dans l'exactitude, la chronométrie et la sûreté sécuritaire, nous l'augmentons quand nous mobilisons notre courage de la vérité, de l'hospitalité et notre responsabilité à l'égard du vulnérable
.
Alors qu'ils ne touchent que les plus pauvres aujourd'hui, à quel moment la raréfaction des ressources, la limitation de l'énergie, le rationnement de l'eau, la restriction des déplacements inutiles adviendront-ils vraiment au quotidien des riches ? Car ils viendront. Et avec eux, la croissance de l'incertitude et de l'insécurité pour tous.
Mais alors, qu'en sera-t-il de la solidarité ? Comment les individus sauront-ils s'adapter ? Par le déni ou le refus de la situation ? Par l'adhésion à des approches religieuses ? Par le renfermement sur soi ? Par une déprise sur le monde, une reconstruction intérieure, une croissance ou une décroissance des liens ?
(Michel Dubois)
Dans le sillon des sciences du vivant, les sciences anthropo-sociales ont, dès maintenant, une place majeure dans la compréhension de ce qui vient. Grâce à ce convaincant plaidoyer et ce questionnement éthique et méthodologique au coeur des pratiques, une clinique psychologique pour le monde de l'après carbone émerge. Désormais, il revient à la profession de la structurer et de la développer. Sans tarder.●
Le journal des psychologues, n°403, mars-avril 2023, Penser la crise écologique