Droit de disparaître
Par Jacques Vauloup le dimanche 23 avril 2023, 04:42 - À propos de l'auteur du blog - Lien permanent
Dans La Toile, Sandra Lucbert nous éclaire sur nos temps : Les cadres actuels du droit ne nous protègent pas de ce qu'impliquent les technologies numériques. Ainsi, la notion de respect de la vie privée ne fait plus sens parce que nous cédons des données en continu sans savoir à quoi nous consentons, et que le profilage nous impose de rester dans nos traces
.
Droit de ne pas céder mes données les plus personnelles aux marchands du Temple de la divine consommation
Droit de récupérer mes données lorsque, par inadvertance ou imprudence, je les ai fournies au Tout-Marché
Droit de ne pas être «touchable» partout, tout le temps
Droit de disparaître du tracé tarifé par la Toile
Droit à la déconnexion temporaire ou totale
Droit de prendre la poudre d'escampette
Droit au refus d'être taxé-traqué-tracé
Droit de filer sans laisser d'adresse
Droit de me soustraire à la vue
Droit de ne pas transparaître
Droit de manquer (à) l'appel
Droit de jouer la fille de l'air
Droit de ne pas (ap)paraître
Droit de me tirer des flûtes
Droit au silence intérieur
Droit de me dé(pro)filer
Droit de gagner le large
Droit de baguenauder
Droit à l'invisibilité
Droit de m'effacer
Droit de me terrer
Droit d'être seul
Droit de ralentir
Droit à l'intime
Droit de partir
Droit de rêver
Droit d'être
Droit de
Droit
De
Ces droits imprescriptibles de l'être humain libre sont-ils respectés ? Comment s'assurer qu'ils auront toute leur place dans les prochaines déclarations des Droits de la femme, de l'homme, du citoyen, de la citoyenne et de l'enfant ? En attendant, le e-business fleurit urbi et orbi, l'être humain est devenu de plus en plus un cyborg aux ordres des marchands, du dieu business et des fauteurs de trouble.
Sandra Lucbert ajoute : Un enjeu politique majeur se déploie dans ce vide juridique, puisque l'entrée illimitée dans nos corps et dans nos vies s'accompagne d'un formatage de ce que nous devons continuer à être. Internet rend ainsi possible une forme de gouvernementalité qui ne s'intéresse qu'aux corps statistiques, et nous prive de la possibilité d'être des sujets. Tout est toujours déjà organisé pour notre confort et notre dépossession
.●
Pour ma part, après avoir accepté pendant trois ou quatre ans de participer à un groupe
familial d'adhérentes et d'adhérents à un réseau social
− que je préfère ne pas nommer − spécialisé, mais si vous savez bien, dans les groupes de ceci
et les groupes de cela
, censé faciliter la vie des groupes de pong du lundi, de généalogie, d'amateurs du chardonnay, d'anciens élèves de l'école Jules-Ferry d'Assé-le-Boisne, de cousins de la branche basse de la famille Des-Pommiers-des-Brosses-de-La-Baroche-Gondouin ou de la branche haute de la 25è génération des seigneurs des Vaux-de-la-Jarias, d'amateurs de la boule de fort ou du jeu de paume, après donc avoir joué à m'ébaubir devant tel ou tel selfie
autosatisfait ou à l'image de la pousse de la première dent définitive d'un petit-neveu, ou bien à réagir
à un fatras d'informations aussi inutiles qu'encombrantes, j'ai décidé d'en disparaître. Retour aux courriers écrits à la main, aux cartes postales, à la messagerie électronique (quand il le faut), au téléphone (modérément), et au silence le reste du temps. Personne ne nous oblige à la connexion permanente. Surtout pas moi. Vous l'aurez compris : inutile de me chercher sur les réseaux sociaux
; je n'en suis point. Je suis convaincu que l'usage des réseaux sociaux
devrait être réservé aux peuples asservis en lutte contre l'autocratie, l'oligarchie ou la dictature. Ce qui est merveilleux, c'est que chaque jour nous apporte une nouvelle raison de disparaître
(Cioran, Cette néfaste clairvoyance, Aveux et anathèmes, 1987).