Droit de ne pas céder mes données les plus personnelles aux marchands du Temple de la divine consommation

Droit de récupérer mes données lorsque, par inadvertance ou imprudence, je les ai fournies au Tout-Marché

Droit de ne pas être «touchable» partout, tout le temps

Droit de disparaître du tracé tarifé par la Toile

Droit à la déconnexion temporaire ou totale

Droit de prendre la poudre d'escampette

Droit au refus d'être taxé-traqué-tracé

Droit de filer sans laisser d'adresse

Droit de me soustraire à la vue

Droit de ne pas transparaître

Droit de manquer (à) l'appel

Droit de jouer la fille de l'air

Droit de ne pas (ap)paraître

Droit de me tirer des flûtes

Droit au silence intérieur

Droit de me dé(pro)filer

Droit de gagner le large

Droit de baguenauder

Droit de m'absenter

Droit à l'invisibilité

Droit de m'effacer

Droit de me terrer

Droit de me taire

Droit d'être seul

Droit de ralentir

Droit à l'intime

Droit de partir

Droit de rêver

Droit d'errer

Droit d'être

Droit de

Droit

De

Ces droits imprescriptibles de l'être humain libre sont-ils respectés ? Comment s'assurer qu'ils auront toute leur place dans les prochaines déclarations des Droits de la femme, de l'homme, du citoyen, de la citoyenne et de l'enfant ? En attendant, le e-business fleurit urbi et orbi, l'être humain est devenu de plus en plus un cyborg aux ordres des marchands, du dieu business et des fauteurs de trouble.

Sandra Lucbert ajoute : Un enjeu politique majeur se déploie dans ce vide juridique, puisque l'entrée illimitée dans nos corps et dans nos vies s'accompagne d'un formatage de ce que nous devons continuer à être. Internet rend ainsi possible une forme de gouvernementalité qui ne s'intéresse qu'aux corps statistiques, et nous prive de la possibilité d'être des sujets. Tout est toujours déjà organisé pour notre confort et notre dépossession.●

Pour ma part, après avoir accepté pendant trois ou quatre ans de participer à un groupe familial d'adhérentes et d'adhérents à un réseau social − que je préfère ne pas nommer − spécialisé, mais si vous savez bien, dans les groupes de ceci et les groupes de cela, censé faciliter la vie des groupes de pong du lundi, de généalogie, d'amateurs du chardonnay, d'anciens élèves de l'école Jules-Ferry d'Assé-le-Boisne, de cousins de la branche basse de la famille Des-Pommiers-des-Brosses-de-La-Baroche-Gondouin ou de la branche haute de la 25è génération des seigneurs des Vaux-de-la-Jarias, d'amateurs de la boule de fort ou du jeu de paume, après donc avoir joué à m'ébaubir devant tel ou tel selfie autosatisfait ou à l'image de la pousse de la première dent définitive d'un petit-neveu, ou bien à réagir à un fatras d'informations aussi inutiles qu'encombrantes, j'ai décidé d'en disparaître. Retour aux courriers écrits à la main, aux cartes postales, à la messagerie électronique (quand il le faut), au téléphone (modérément), et au silence le reste du temps. Personne ne nous oblige à la connexion permanente. Surtout pas moi. Vous l'aurez compris : inutile de me chercher sur les réseaux sociaux ; je n'en suis point. Je suis convaincu que l'usage des réseaux sociaux devrait être réservé aux peuples asservis en lutte contre l'autocratie, l'oligarchie ou la dictature. Ce qui est merveilleux, c'est que chaque jour nous apporte une nouvelle raison de disparaître (Cioran, Cette néfaste clairvoyance, Aveux et anathèmes, 1987).