Téoula ? Télaouquoi ?
Par Jacques Vauloup le mercredi 22 mars 2023, 04:18 - Allo j'écoute... - Lien permanent
Dans deux tribunes récentes, le discret et indispensable anthropologue David Le Breton poursuit sa déconstruction douce mais aiguë de nos tics et et de nos tocs (1). Et prône le retour d'une humanité des petits riens qui font tout. L'art de la conversation par exemple. L'écoute de notre silence intérieur aussi. Inspirant.
Selon David Le Breton, Avec WhatsApp, l’impératif de communiquer éradique toute vie intérieure
. En effet, que restera-t-il de nos échanges journaliers sur smartphone ? Dans cette communication, il est impossible de se taire, d’écouter le silence ou de rêver un instant les autres.
«Je ne supporte plus de toujours devoir rire ou aimer ou ajouter des petits cœurs à chaque pensée, photo ou blague publiées ici. …. Je pars.» C’est par ces mots qu’un Américain a annoncé quitter le groupe WhatsApp familial. Faut-il quitter WhatsApp ?
WhatsApp, déni de toute vie intérieure
La communication s’envole, ne craint plus la logorrhée, elle devient une forme d’oxygène paradoxal qui amène une foule d’usagers à marcher tirés en avant par leur téléphone cellulaire, sans plus rien voir au-delà de leur écran, en pleine hypnose. Ils sont dans la société mais plus dans le lien. Ils cheminent en zombies postmodernes, prosternés. (...) Cette communication profuse perd sa dimension de sacralité, elle se profane dans sa répétition sans fin, son impossibilité de se taire, d’écouter le silence ou de rêver un instant les autres. Il ne restera rien de ces nombreux échanges journaliers.
La réactivité l’emporte sur la réflexion. L’impératif de communiquer est une mise en accusation du silence, comme il est une éradication de toute intériorité. Il ne laisse pas le temps de la réflexion ou de la flânerie car l’exigence de réactivité l’emporte. Il faut rester connecté, éternellement disponible, en état d’alerte. Si la pensée ou le simple fait de vivre exige la patience, la délibération, la flânerie, à l’inverse la communication s’effectue toujours dans la vitesse et l’utilitarisme. (...) L’idéologie de la communication assimile le silence au vide, à un abîme, elle feint d’ignorer que parfois c’est la parole qui est la lacune du silence
.
Plus la communication s’étend et plus elle engendre l’aspiration à se taire, au moins un instant, afin d’entendre le frémissement des choses.
(...) Même dans les rues, les yeux sont baissés sur l’écran. On n’a jamais autant communiqué, mais jamais aussi peu parlé ensemble. Dans le monde contemporain de l’hyperconnexion, les conversations qui sollicitent un face-à-face ou plutôt un visage-à-visage, une écoute, une attention à l’autre, à ses expressions, deviennent rares, de même le tact qui les nourrissait. Souvent, en effet, elles sont rompues par des interlocuteurs toujours là physiquement, mais qui disparaissent soudain après l’audition d’une sonnerie de leur portable ou dans le geste addictif de retirer ce dernier de leur poche dans la quête lancinante d’un message quelconque qui rend secondaire la présence bien réelle de leur vis-à-vis.
La conversation, vestige archaïque d'une époque révolue, ou promesse d'un temps nouveau ?
La conversation est en voie de disparition, vestige archaïque d’un temps révolu. La communication, en revanche, sature le quotidien et dévore toute l’attention, elle implique la virtualité, la distance, la décorporation, l’efficacité, la rapidité, l’utilité. Elle est dans l’impatience, la vitesse, le réflexe et non la réflexivité. Elle juxtapose les acteurs et elle ressemble le plus souvent au transfert de communiqués.
Même le repas de famille, autrefois haut lieu de transmission et de retrouvailles, tend à disparaître. Chacun arrive à son heure et va chercher à la cuisine les plats achetés tout prêts au supermarché avant de s’abandonner à son écran personnel. Dans nombre de familles, le repas est une assemblée cordiale de zombies qui mangent d’une bouche distraite, peu attentifs au goût des aliments, dans l’indifférence à la proximité des autres, tous absorbés par leur cellulaire ou leurs écrans divers.
Nous entrons en ce sens dans une société fantômatique où, même dans les rues, les yeux sont baissés sur l’écran dans un geste d’adoration perpétuelle, et non plus ouverts sur le monde environnant. La plupart de nos contemporains sont aujourd’hui presque en permanence prosternés devant leur portable qui les pousse en avant ou les maintient dans une sorte d’hypnose sans fin qui les coupe de leur environnement immédiat. Ils parlent seuls, commentant souvent leurs faits et gestes. Ce qu’ils disent importe finalement peu.
Indifférence aux autres. (...) On n’a jamais autant communiqué, mais jamais aussi peu parlé ensemble. La parole glisse dans la seule nécessité du rappel de contact, ce que les linguistes nomment la dimension phatique du langage, mais qui est insuffisante en elle-même pour établir la réciprocité et l’échange d’une signification pertinente. Ces innombrables "contacts" au quotidien ressemblent à une relance technique de confirmation de soi. En revanche, fondée sur la continuité de la prise en compte de l’autre, la conversation est en voie de disparition.
Dois-je l'avouer ? Depuis des mois, je suis un adepte de la déconnexion d'avec l'hypnotique et futile WhatsApp. Et je m'en porte très bien. Mes enfants et petits-enfants aussi, d'ailleurs. Ce qui ne nous empêche nullement de converser, bien au contraire. Jusqu'où ira l’hyperindividualisation de nos sociétés et l'indifférence aux autres qui monte, qui monte ? Côte à côte, mais pas ensemble.
David Le Breton encore : Plus l’on communique et moins l’on se rencontre, plus l’autre vivant devant soi devient superflu
.
Avant l’arrivée du téléphone cellulaire ou d'Internet, sur le chemin du travail ou du domicile, au travail lors des pauses, au restaurant, dans les cafés, les transports en commun, les gens se parlaient. Et aujourd'hui ? Chères soeurs, chers frères en commune humanité, avant que le temps des incommunications n'advienne et ne nous submerge, reprenons-nous, pendant qu'il en est temps ! ●
Ce mot a été amodié le 29 mars 2023
(1) TOC : trouble obsessionnel compulsif. Pour l'heure, les nosographies officielles ne reconnaissent pas l'usage outrancier du smartphone comme un TOC. Pour l'heure...