Leçon du 28 novembre 1973 (extraits)

«C'est là, dans cette organisation des substituts disciplinaires à la famille, avec référence familiale, que vous voyez apparaître ce que j'appellerai la fonction-Psy, c'est-à-dire la fonction psychiatrique, psychopathologique, psychologique, psychosociologique, psychocriminologique, psychanalytique, etc. Et quand je dis "fonction", j'entends non seulement le discours, mais l'institution, mais l'individu psychologique lui-même. Et je crois que c'est bien cela la fonction des psychologues, psychothérapeutes, criminologues, psychanalystes, etc. Qu'est-ce, sinon d'être les agents de l'organisation d'un dispositif disciplinaire qui va se brancher, se précipiter là où se produit une béance dans la souveraineté familiale ?

»La fonction-Psy est évidemment née du côté de la psychiatrie ; c'est-à-dire qu'elle est née au début du XIXème siècle, de l'autre côté de la famille, dans une espèce de vis-à-vis par rapport à elle. Lorsqu'un individu échappe à la souveraineté de la famille, on le met à l'hôpital psychiatrique où il s'agit de le dresser à l'apprentissage d'une discipline pure et simple (...) et où, petit à petit, au long du XIXème siècle, vous allez voir naître des références familiales ; et, petit à petit, la psychiatrie va se donner comme entreprise institutionnelle de discipline qui va permettre la refamilialisation de l'individu.

»La fonction-Psy est donc née de cet espace de vis-à-vis par rapport à la famille. La famille demandait l'internement ; l'individu était placé sous discipline psychiatrique et on était censé le refamilialiser ; et puis, petit à petit, la fonction-Psy s'est étendue à tous les systèmes disciplinaires : école, armée, atelier, etc. C'est-à-dire que cette fonction-Psy a joué le rôle de discipline pour tous les indisciplinables. Chaque fois qu'un individu était incapable de suivre la discipline scolaire ou celle de l'atelier, ou celle de l'armée, à la limite la discipline de la prison, alors la fonction-Psy intervenait.

»Et elle intervenait en tenant un discours dans lequel elle assignait à la lacune, à la défaillance de la famille, le caractère indisciplinable de l'individu. Et c'est ainsi que vous voyez apparaître, dans la seconde moitié du XIXème siècle, l'imputation à la carence familiale de toutes les insuffisances disciplinaires de l'individu. Et puis, enfin, au début du XXème siècle, la fonction-Psy est devenue à la fois le discours et le contrôle de tous les systèmes disciplinaires. Cette fonction-Psy a été le discours et la mise en place de tous les schémas d'individualisation, de normalisation, d'assujettissement des individus à l'intérieur des systèmes disciplinaires.

»C'est ainsi que vous voyez apparaître la psychopédagogie à l'intérieur de la discipline scolaire, la psychologie du travail à l'intérieur de la discipline d'atelier, la criminologie à l'intérieur de la discipline de prison, la psychopathologie à l'intérieur de la discipline psychiatrique et asilaire. Elle est donc, cette fonction-Psy, l'instance de contrôle de toutes les institutions et de tous les dispositifs disciplinaires, et elle tient, en même temps, sans que cela soit contradictoire, le discours de la famille. À chaque instant, comme psychopédagogie, psychologie du travail, criminologie, psychopathologie, etc., ce à quoi elle renvoie, la vérité qu'elle constitue et qu'elle forme, et qui dessine pour elle son référentiel, c'est toujours la famille. Elle a pour référentiel constant la famille, la souveraineté familiale, et ceci dans la mesure même où elle est l'instance théorique de tout dispositif disciplinaire.

»La fonction-Psy, c'est précisément ce qui trahit l'appartenance profonde de la souveraineté familiale aux dispositifs disciplinaires. Et sur cette fonction se branchent le discours, l'institution et l'homme psychologique.» (pages 122-123)

Leçon du 9 janvier 1974 (extraits)

(...) Si vous voyez apparaître des psychologues dans les prisons, à l'école, à l'usine, à l'armée, etc., c'est qu'ils sont intervenus exactement au moment où chacune de ces institutions se trouvait dans l'obligation de faire fonctionner la réalité comme pouvoir, ou encore, de faire valoir comme réalité le pouvoir qui s'exerçait à l'intérieur d'elles.

»L'école, par exemple, a besoin du psychologue lorsqu'il faut faire valoir comme réalité un savoir qui est donné, distribué à l'école, et qui cesse d'apparaître effectivement à ceux auxquels on le propose comme réel.

»Il faut que le psychologue intervienne à l'école lorsque le pouvoir qui s'exerce à l'école cesse d'être un pouvoir réel, devient un pouvoir à la fois mythique et fragile, et qu'il faut par conséquent en intensifier la réalité.

»C'est dans cette double condition que la psychologie scolaire est nécessaire, la psychologie scolaire qui fait apparaître les aptitudes différentielles des individus, à partir desquelles l'individu se trouvera placé dans le champ du savoir à un certain niveau, comme si c'était un champ réel, comme si c'était un champ qui avait en lui-même ses pouvoirs de contrainte puisque, là où l'on est dans ce champ du savoir défini par l'orientation scolaire, l'on doit rester.

»Ainsi le savoir fonctionne comme pouvoir, et ce pouvoir du savoir se donne comme réalité à l'intérieur de laquelle l'individu se trouve placé. Et, au bout de la manipulation de la psychologie scolaire, l'individu se trouve effectivement porteur d'une réalité qui va alors apparaître double : réalité de ses aptitudes d'une part, réalité des contenus de savoir qu'il est capable d'acquérir, de l'autre.

»Et c'est au point d'articulation de ces deux "réalités" définies par la psychologie scolaire que l'individu va apparaître comme individu. On pourrait faire le même type d'analyse à propos des prisons, de l'usine, de l'armée, etc.

»La fonction psychologique qui, d'un point de vue historique, a entièrement dérivé du pouvoir psychiatrique, qui a été disséminée ailleurs, a essentiellement pour rôle d'intensifier la réalité comme pouvoir et d'intensifier le pouvoir en le faisant valoir comme réalité.» (pages 249-250)

Dans cette édition du Pouvoir psychiatrique, cours au Collège de France de Michel Foucault (1973-1974), les éditeurs François Ewald, Alessandro Fontana, Jacques Lagrange et Elisabetta Basso mettent en valeur le moment de la pensée de Foucault où il développe l'inscription du pouvoir psychiatrique dans le cadre de l'émergence du pouvoir disciplinaire.

En continuité avec Histoire de la folie, mais aussi en discontinuité. Selon Jacques Lagrange en effet, il ne s'agit plus de comprendre pourquoi, dans l'histoire de nos relations avec les fous, à un certain moment, certains ont été placés dans quelques institutions spécifiques qui étaient censées les soigner. Il s'agit désormais de faire servir l'histoire à la mise à jour des relations de continuité obscures qui rattachent nos dispositifs présents à des bases anciennes liées à tel système de pouvoir dans le but de dégager des objectifs de lutte contre ce que Foucault appelait les "instances de normalisation". (pages 459-460)

Composé à partir du verbatim des 12 conférences prononcées par le philosophe au Collège de France entre le 7 novembre 1973 et le 6 février 1974, l'ouvrage comprend d'indispensables et copieuses notes regroupées à la fin de chaque cours. Mais aussi de précieux compléments : résumé du cours, situation du cours, index des notions, index des noms de personnes, index des noms de lieux. Une édition de référence.

Nouvelle parution posthume de Michel Foucault (1926-1984) : Le discours philosophique, Seuil, 2023