Ode aux vertus minuscules
Par Jacques Vauloup le vendredi 27 octobre 2023, 04:19 - Ex libris - Lien permanent
Avec finesse, subtilité et élégance stylistique, Marina van Zuylen, professeure de littérature comparée à Bard College (USA), fait l'éloge des vertus minuscules. Bref, de l'assez bien
plutôt que du très bien
. Pas mal du tout.
Marina van Zuylen met son ouvrage sous les auspices d'Horace :
Quiconque choisit le juste milieu, précieux comme de l'or, vit en sécurité, sans souffrir de la pauvreté et de ses laideurs ; il vit dans la modération, loin des palais que le vulgaire envie.
(Horace, Odes II, 10). Ou encore de Thomas Mann : Il n'était donc en somme qu'un homme médiocre, encore que dans un sens des plus honorables
(Thomas Mann, La Montagne magique).»
Je veux arracher l'idée d'assez bien à son statut ancillaire
(page 13). Tout au long de l'ouvrage, s'appuyant sur de nombreux auteurs, Marina van Zuylen réhabilite les qualités discrètes
: dignité, attention aux autres, juste milieu (aurea mediocritas), esprits ordinaires, perplexité, attention minutieuse à autrui, suspension du jugement, retenue (sophrosunè), etc.»
Chemin faisant, dans une grande authenticité et sans aucune ostentation autojustificatrice, elle s'autorise pro se, pour elle-même, et en prenant à témoins ses ami.e.s lecteurs et lectrices, une forme de catharsis. Elle se dit, elle nous dit qu'elle-même ayant été longtemps une praticienne de l'idéologie du mérite et de la stigmatisation binaire excellence/déchéance, winners/losers, réussi/raté, très bien/nul, elle a décidé d'en sortir, définitivement.
Outre Winnicott et la mère suffisamment bonne
, elle convoque nombre d'auteurs et autrices, romanciers et romancières, dont elle nous fait une lecture des plus sensibles. Un esprit ordinaire, au cours d'un jour ordinaire
(Virginia Woolf). Marina van Zuylen : Être attentif aux petites choses nous conduit à prendre part à des vies dénuées en apparence de toute valeur épique, de tout héroïsme
(page 55).
Le livre de Marina van Zuylen constitue un éloquent et élégant éloge de l'altérité (Levinas), un panégyrique de ce qui relève foncièrement, ontiquement, dans autrui, de l'opaque, de l'intraduisible, du méconnaissable, de la différence, du dissemblable, de l'énigmatique, de l'impénétrable. Ou bien encore une apologie de l'infime, des vies vécues en mode mineur
, de la bonté ordinaire
(Vassili Grossman), des personnalités discrètes − chez Virginia Woolf, Tchékov, Dickens, Gorki, Tolstoï, et d'autres encore.■
Pour aller plus loin
L'ouvrage présenté : Zuylen (Marina van), (2023), Éloge des vertus minuscules, Flammarion, 254 p.
Carlo Ossola, Les vertus communes, Les Belles Lettres, 2019
De 1999 à 2020, au Collège de France, Carlo Ossola aura occupé la chaire Littératures modernes de l'Europe néolatine. En 2020, en pleine pandémie de Covid-19, il publia Virtutes epidemicae, dans lequel il présente une douzaine de virtutes pour nos temps métamorphiques : le bien diffusif de soi, la patience, la sympathie, le dévouement, l'Estro, la responsabilité, la cordialité, l'obéissance, le tact, la sobriété, l'ironie, la douceur.